Svetlana Alexievitch, Martín Caparrós et Alan Pauls

Trois grands entretiens
Par Damien Aubel et Oriane Jeancourt Galignani

alexievitchOn n'abandonne pas un idéal du jour au lendemain. En prenant ses compatriotes à témoin de l'histoire soviétique et postsoviétique, Svetlana Alexievitch mène à bien un ambitieux projet : raconter La Fin de l'homme rouge. Rencontre.

Svetlana Alexievitch compose avec cette Fin de l'homme rouge, dernier volet d'un cycle entamé avec La guerre n'a pas un visage de femme, un oratorio pour la catastrophe soviétique. Elle n'officie ni en journaliste, façon Anna Politkovskaïa, qui sortirait les squelettes du placard, ni en historienne austère, mais bien plutôt en chef d'orchestre, distribuant, agençant, rythmant son matériau et ses interprètes. Sous sa baguette discrète – elle ne prend la parole en son nom propre que très rarement –, des dizaines et des dizaines de témoignages dessinent une partition complexe, tout en échos et en contrepoints, en harmoniques et en dissonances. Les leitmotivs s'installent et se répondent comme autant de rimes internes. En mode majeur : le sentiment de la trahison des élites, la litanie des carnages, la liberté dévoyée par le consumérisme. En mode mineur : l'allégresse romantique des amours de jeunesse, les blagues sur les communistes... Près d'un siècle d'histoire soviétique et postsoviétique fait ainsi entendre sa rumeur. Svetlana Alexievitch capte toutes les voix de l'Homo sovieticus et de son successeur : le vieux grognard impénitent de la Révolution, la jeune victime traumatisée de l'attentat du métro de Moscou en 2004, les conversations exaltées qui bruissaient dans les cuisines des années 1960, une Rastignac du capitalisme sans foi ni loi des années 1990... Pourtant il y a un fil conducteur, rouge lui aussi, mais rouge sang, dans ce portrait kaléidoscopique. 

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caparrosQuand il suffit de quelques mots pour terroriser la foule. Le héros de Living, brillant prédicateur, transforme son obsession macabre en business lucratif. Ce roman comique et noir est le deuxième de Martín Capárros traduit en français. Entretien avec l'auteur.  

Martín Caparrós n'est pas du genre à écrire ce que vous avez envie d'entendre. Il appartiendrait plutôt au camp adverse, celui qui vous jette au visage ce que vous refoulez consciencieusement. Si cet Argentin signe avec Living un des romans les plus audacieux et les plus drôles de la rentrée littéraire, sans doute est-ce parce qu'il ne craint pas d'égratigner de sacrées icônes. À commencer par l'Église. Lui qui est issu d'une des nations les plus catholiques d'Amérique latine (patrie de l'actuel pape) fait le récit du destin d'un prêtre-imposteur qui acquiert sa notoriété en terrorisant ses fidèles. Nito, par son parcours hasardeux et sa morale cynique, est un fabuleux personnage picaresque. Né le jour de la mort de Perón, le 1er juillet 1974, jour de basculement de l'Argentine dans la dictature militaire, Nito grandit en parfait désinvolte, pur produit de la classe moyenne, et se découvre, par hasard, un unique don : l'art de raconter la mort d'une telle manière que chacun croit y reconnaître la sienne. 

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paulsL'argent, fabuleux personnage de roman. Sa circulation, ses mystères, les appétits qu'il éveille... telle est la matière de cette Histoire de l'argent. Un livre qui brosse aussi le portrait de l'Argentine et, particulièrement, de la période trouble des années 1970. Rencontre avec Alan Pauls qui aime autant Proust que Godard.

Avec sa belle gueule d'acteur, son français bien huilé et méticuleux, à peine semé d'inflexions un peu exotiques, l'Argentin Alan Pauls, figure emblématique d'une littérature latino contemporaine aussi exigeante qu'excitante, est un rêve d'intervieweur. Ne pas se fier aux apparences, pourtant : ce client idéal est un redoutable obsédé. Dernier symptôme en date, cette Histoire de l'argent, qui hésite entre la chronique d'une famille dysfonctionnelle (un fils entre deux parents divorcés), la perspective, très proustienne, du regard perplexe d'un enfant sur le monde, et un roman d'apprentissage à la truculence déglinguée. Avec, pour toile de fond, l'histoire pleine de bruits, de secrets et de fureur de l'Argentine. C'est la première obsession d'Alan Pauls, celle qui irriguait déjà la fantaisie capillaire qu'était Histoire des cheveux : son pays, et tout particulièrement la décennie trouble, convulsive, des dictatures des années 1970. Histoire de l'argent fait ainsi entendre la litanie des enlèvements qui ont scandé la période et ausculte les désillusions des militants d'extrême-gauche. Mais on retrouvera aussi la fascination d'Alan Pauls pour le cinéma lorsque l'ancien critique campe une drolatique scène de ciné-club, ou cette façon de parasiter le présent par le passé qui était au coeur, justement, du Passé.

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