Stéphane Legrand

"J'aime la pop culture, mais je sais aussi qu'elle est capitaliste, loin de l'art et de la beauté"
Par Oriane Jeancourt Galignani

Stéphane Legrand a tout du grand : du style, du propos, de l'ironie. Normalien (personne n'est parfait), il s'efforce tant qu'il peut de mettre ses tripes sur la table, comme son maître absolu, Louis-Ferdinand Céline. Mais un Céline qui aurait oublié de haïr complètement son époque. Un Céline deleuzien gavé de pop culture. Il revient là avec un livre d'une énergie folle, Styx Express. Un roman satirique où l'on suit son double, écrivain trentenaire raté, alcoolique, amoureux, minable, poursuivi par la mafia. Bienvenue en enfer.

Prenez l'allure de Roman Polanski à trente anset le sourire de Céline à cinquante, vous aurez Stéphane Legrand. Ce drôle d'animal que ne promettait pas son parcours - normalien philosophe, trentenaire grinçant, satiriste du milieu littéraire - , j'oscillais, avant de le voir, entre le dandy parisien ou le badiousien carnivore de systèmes. J'oubliais que le talent aime surprendre les amateurs de clichés. Son dernier roman Styx Express ne pouvait qu'être l'oeuvre d'une énergie singulière, d'une tête froide acharnée à mettre sa folie en musique. Stéphane Legrand, alias Étienne Celmare (pseudo et personnage de son oeuvre), est une promesse de la littérature française, celle de décaper l'héritage par une langue féroce. Burroughs préférait en littérature l'énergie à la perfection, il aurait aimé Legrand, qui aurait pu avec lui rouler sous la table après quelques bouteilles... Styx Express est excessif et copieux, tenté parfois par la ratiocination lyrique, mais porté par une force du style qui n'abandonne jamais son lecteur. Écoutez seulement sa douce vision de l'existence : « Tant qu'à n'aboutir à rien, tant qu'à être une crevure de plus dans le grand débarras de la modernité, tant qu'à n'être qu'un morceau de cartilage supplémentaire que le capitalisme suçotera distraitement avant de le chier, tant qu'à devenir un putain de clone de tes putains d'antécédents familiaux (...) avec en plus de sales rémanences de beauté et d'espoir qui te hanteront la tête, moi, Jean-Claude, je dirais que c'est le monde que tu devrais t'atteler à changer. »

Révolutionnaire, ce lecteur de Foucault et Céline ? Soyons sérieux, c'est un écrivain né dans les années 70. L'insurrection se joue entre les virgules, la politique, dans le choix des mots. Et s'il a ses engagements personnels (dont il ne nous dévoile pas le camp mais que l'on soupçonne à l'exact opposé de celui de Nicolas Dupont Aignan...), un des gestes politiques du roman réside dans le choix de la culture populaire, de ses mots et de ses références. Séries Z, films grand public, rock, le Styx de Legrand charrie le bruit de notre époque. Si son guide s'appelle Virgile dans cet Inferno dantesque, la structure du roman emprunte au polar. Est-il malade de culture ? Peut-être. Cet homme là est imbibé jusqu'à l'os de textes, d'images et de musiques. Stéphane Legrand choisit tout : le roman, l'essai, la satire, le burlesque ou la romance. Son livre excelle dans l'abolition des genres. Comme il a pu le faire dans ses derniers livres, Plaidoyer pour l'éradication des familles (2011, Ed. Inculte), Lost Album (2009, Ed. Inculte) - dérive poétique et délirante sur les traces de Phil Spector - et Le "Times New Roman"">Dictionnaire du pire (2010, Ed. Inculte) - dont je ne résiste pas à vous livrer cette définition « Académie : assez ironique pour une forme institutionnalisée de mort cérébrale, l'Académie confie à l'intellectuel (...) une épée » - Legrand consume toute pensée par l'humour, tout récit par la théorie et toute parodie par la gravité. Bref, Legrand, héritier du postmodernisme et de la pensée de Deleuze navigue en plein chaos. Il nous mène à bord de son Styx Express, dans l'enfer d'une jeunesse noire et burlesque, la nôtre.

Le grand entretien n'est pas disponible en ligne.

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