Siri Hustvedt et Karel Schoeman

Par Dossier coordonné par Vincent Jaury et Oriane Jeancourt Galignani

entretien1Magistral roman de Siri Hustvedt, Un monde flamboyant crée le personnage d'Harriet Burden : artiste enragée qui se joue du monde new-yorkais, jusqu'à sa chute. Rencontre avec l'écrivaine américaine, d'une redoutable intelligence.

Un monde flamboyant est-il le roman d'unevengeance ?

Je crois que c'est un roman sur la rage. Au centre du livre, toutes les voix tournent autour du personnage d'Harriet Burden qui est fondamentalement une enragée. Elle pense donc accomplir une vengeance.  Entendonsnous, elle ne cherche pas à tuer quelqu'un, il n'y a personne à tuer pour combler sa rage, mais elle est habitée par la souffrance de son manque de reconnaissance. À lire le roman, on comprend que c'est une vieille histoire qui remonte à son enfance. Son père ne l'a jamais vraiment reconnue à la mesure de ce qu'elle aurait souhaité. C'est là la dimension psychologique de sa vengeance. Mais il y a aussi une dimension sociale, culturelle à cette revanche : elle est centrée sur le milieu artistique qui ne veut pas d'elle.

Il est au départ difficile de comprendre pourquoi cette artiste, si indépendante, cherche à acquérir la reconnaissance d'un milieu artistique qu'elle méprise...

Vous savez, il y a plusieurs types de reconnaissance. La première est quelque chose de vital, nécessaire, qui plonge ses racines dans la petite enfance : un enfant qui n'est pas reconnu par ses parents, qui ne rencontre personne face à lui, peut connaître une souffrance forte. Et puis il y a le succès qui vient récompenser quelque chose que l'on a fait, sur lequel on a travaillé. En anglais, on distingue « fame » et « celebrity ». Cette dernière ne vient rien récompenser, elle n'est que la duplication de votre image dans les médias et dure tant que votre cote est bonne sur le marché. Harriet cherche la reconnaissance et le succès, mais pour ses oeuvres. Cependant, cette soif de succès, elle ne l'admet pas. C'est là quelque chose de très humain d'être aveugle là où on choisit d'être aveugle. Et c'est là tout l'enjeu de la psychanalyse : les problèmes ne sont pas obscurs pour les autres, mais pour soi-même, parce qu'on a voulu qu'ils le soient , parce qu'on les a refoulés.

________________________________________________________________________________________________________

entretien2Immense écrivain de langue afrikaans, Karel Schoeman a donné un entretien exclusif à Transfuge à l'occasion de la parution de son dernier roman, Des voix parmi les ombres. Adulé par Coetzee, Karel Schoeman est un romancier de la mémoire de l'Afrique du Sud.

Des Voix parmi les ombres s'ouvre sur une situation d'oubli collectif, il ne reste aucune trace dans ce village de la guerre des Boers. Dans quelle mesure cette absence de mémoire collective est-elle dangereuse ?

Je pense que toute forme d'oubli, dans le sens de blocage, d'enfermement, est potentiellement dangereuse : ce qui arrive dans une existence doit être intégré à la personnalité, pour le dire de manière prétentieuse, ce doit être verarbeitet, retravaillé, digéré.

La guerre des Boers a fourni une identité collective aux Afrikaners. Vous sentez-vous marginal au sein de votre propre communauté ?

J'ai parfois le sentiment que l'intérêt porté à cette guerre permet de détourner les consciences sudafricaines d'autres sujets, que la mémoire de la guerre est même utilisée à cette fin. Parfois, je me dis que si la guerre était oubliée dans les cinquante années à venir, on pourrait s'intéresser à d'autres aspects du passé, du présent et de l'avenir de notre pays qui sont laissés dans l'ombre.

introduction et propos recueillis par Oriane Jeancourt Galignani

[...]

EXTRAIT... ACHETER CE NUMÉRO


Retour | Haut de page | Imprimer cette page