Simon Liberati, l'écrivain de la rentrée littéraire

"Je suis une tapette hétérosexuelle"
Par Oriane Jeancourt Galignani

Avec son Eva, Simon Liberati enflamme la rentrée littéraire. Hommage à la femme qui partage sa vie, confession d'un Pygmalion adorant son monstre, peinture de la nuit parisienne des années soixante-dix, son roman nous a époustouflés. Rencontre avec le plus baudelairien des écrivains français.

Liberati nous permet de croire au retour de la chance et à la survivance des nymphes. L'écrivain que l'on connaissait attiré par les lucifériens de Los Angeles dans Jayne Mansfield 1967, par les Méphistos décadents de ses 113 études de littérature romantique, par les destins consumés des morts du Palace d'Anthologie des apparitions, piétine sa demi-légende noire en nous racontant l'histoire d'amour qui l'a ramené du fond de sa déchéance jusqu'au visage blond, fantasque, « nymphique », d'Eva Ionesco, devenue sa femme : « J'ai su très vite qu'Eva allait me rendre heureux, c'est-à-dire m'affoler, bouleverser ma vie si complètement qu'il faudrait tout refaire autrement et dans le désarroi, seul symptôme incontestable de la vérité. » En épousant Eva, figure parisienne depuis les années soixante-dix, rescapée de son enfance et des photos que sa mère a faites d'elle et qu'un certain nombre de collectionneurs se sont arrachées (histoire qu'elle a racontée dans le très beau film My Little Princess), Liberati a-t-il pour autant abandonné le théâtre d'ombres ? Le lieu où il me donne rendez-vous, le bar de l'hôtel Normandy, rue Saint-Honoré, est assez vide et désuet pour évoquer la nostalgie d'un Paris perdu qui est la sienne. Et si sa stature de lutteur turc n'a plus le vacillement de ses apparitions d'il y a dix ans, si sa voix se fait moins chuintante qu'à l'époque où il parlait pour la première fois du Palace et de ses disparus, il n'en garde pas moins sa frénésie d'archiviste du monde de la nuit, ce regard faustien lorsqu'il évoque les années soixante-dix avec une précision maniaque, les Halles, Paquita, le Gibus, Edwige, le Palace, et cette façon de faire traîner les mots, maniérée, paresseuse, lorsqu'il retrace les différents surgissements d'Eva dans sa vie, petite fille ou femme, punk ou perdue, réelle ou figée par l'image, visage nocturne obsédant. Veut-il faire d'Eva son Ingrid Caven ? Sans doute Simon Liberati emprunte-t-il le goût des spectres à Jean-Jacques Schuhl, et Eva Ionesco recèle dans son passé assez de douleur, de rites et de mystère pour devenir une icône. Mais la genèse de ce livre demeure la rencontre de deux individus, au milieu de leur vie, qui tentent de s'aimer, hantés par un monde disparu.

Cette mémoire d'une nuit ancienne contribue, pour une large part, à faire naître la beauté d'Eva. C'est-à-dire des phrases de Liberati, proustiennes dans leur rythme et leur curiosité morale, baudelairiennes dans leurs images : « L'homme s'approche, il a la noirceur indistincte, déformée d'un personnage de dessin pervers, il s'approche et lâche son crachat. Peut-être parce que ce pourceau est ivre et que son émotion se retourne en méchanceté ; car c'était la mode d'être méchant à cette époque, quand le mal était mieux départi du bien qu'aujourd'hui. »

Ces personnages noirs qui se bousculent dans le récit d'Eva et Simon (et le livre aurait aussi bien pu s'intituler ainsi, tant on y suit le parcours de l'écrivain observant, réécrivant son égérie) font de Liberati bien plus qu'un amateur de poupées, de ses livres, bien plus que des cabinets de curiosité. Il y a une odeur dans Eva, sperme, alcool, toute odeur du corps, de la nuit, du vivant – qui pourrait être aussi la sienne, à ce grand homme à la chemise de popeline ouverte au plexus, savamment chaotique. Dans notre bar désert, il parle, Simon Liberati, il parle et s'épuise, ses boucles brunes se trempent haut sur son crâne, il imite la voix des anciens du Palace, un peu maquereau, un peu gay, il rigole, fort, répète ses meilleures phrases deux, trois fois, et puis rebaisse la voix pour parler d'Eva, celle qui prend tout le cadre, de son livre, de sa vie. Il dit d'elle qu'elle peut passer de la diction d'une actrice de Chéreau à celle d'une gouailleuse des Halles. Lui-même, une heure plus tard, se reprend dans une de ses histoires, il a dit « truc », déteste dire « truc » : « Ça, c'est moi, je peux, au milieu d'une belle phrase, sortir quelque chose de nul. » Liberati parle aussi bien de politique ou d'argent que de Proust ou Nabokov. Et puis il connaît l'amour. L'âme soeur. Cet après-midi, il fait chaud. « Eva n'aime pas la chaleur », s'inquiète-t-il, avec le ton soucieux d'un botaniste prêt à emmener son orchidée passer l'été en Norvège. Quand il ne dit pas « elle », il dit « nous », comme ces jumeaux qui disent « nous sommes nés le 8 juillet ». Enfin il part, sans doute la retrouver. En rejoignant le bar d'acajou, le serveur me demande si je sais à quelle table nous étions, lui et moi. Non. « C'était la table de Cabu, il venait ici tous les jours, commandait un expresso. » On ne se dit rien, se regarde longtemps. Je repense aux fantômes convoqués par Liberati ; peut-être y a-t-il une nécessité, à une époque comme la nôtre, hantée par la mort, à vivre dans le souvenir de ce qui a été vivant.

[...]

EXTRAIT... ACHETER CE NUMÉRO

Retour | Haut de page | Imprimer cette page
 
Abonnez-vous au Club Transfuge !