Russel Banks

Par Clémence Boulouque

C'est sans doute la marque des très grands de faire ressembler le monde à l'univers qu'ils qu'ils décrivent, livre après livre. Pour aller de New York à Saratoga Springs, à deux cent miles au nord de Manhattan, la route passe par des territoires banksiens. Au coeur de l'été, même lorsque le ciel est bleu, il semble lourd des neiges qui tomberont dans quelques mois. « Dans ces vallées étroites et collines escarpées, la vie est définie par l'hiver, pas par l'été », écrit le romancier, dans Affliction.



Une route qui franchit les massifs verts, presque étouffants, des arbres de la vallée de l'Hudson et, dans les voitures croisées, on se prend à chercher dans laquelle certains de ses personnages pourraient s'être glissés - des hommes impécunieux, aux trajectoires souvent éthyliques.



Au bout de la route, Saratoga Springs est une ville charmante comme une maison de poupée victorienne- en été, elle accueille le New York Ballet et le Philarmonique et des courses hippiques. L'élégance du début de siècle, le côté ville d'eau et les casinos donnent à Saratoga Springs un charme tout particuliers. La griffe de la mafia qui dictait sa loi au début de siècle, qui a fait les jours dorés et le malheur de la cité, ne se laisse plus deviner. Il règne plutôt l'opulence d'une bourgeoisie cultivée. Dans les rues, qui descendent de Broadway, les librairies sont belles et leurs étagères sont judicieusement pourvues.



A quelques minutes en voiture du centre ville, Russell Banks habite dans une maison toute en bois et en longueur. L'ameublement en est simple et massif ; il ressemble à cet homme, dont les yeux bleus percent un visage pâle à peine encadré de cheveux courts et blancs, et d'une barbe rase. A peine remarque-t-on son diamant à l'oreille - comme la mémoire d'une jeunesse plus contestataire que ne pourrait le faire deviner sa résidence de Saratoga...



Pourquoi celle-ci, d'ailleurs, après avoir longuement vécu dans le massif des Adirondacks ?



Voix douce et décidée, Russell Banks répond qu'il a conservé sa maison dans les Adirondacks, mais a choisi Saratoga Springs être à proximité de sa mère, âgée, sans être trop loin de New York. Et puis Saratoga Springs a toujours été un refuge pour artiste. Et elle est proche de Skidmore College, une université où les cours de summer writing accueillent souvent des auteurs importants. La veille de notre rencontre, Russell Banks est d'ailleurs allé écouter une lecture Caryl Philips. Et, avec William Kennedy, également présent, ils ont fini la soirée à deux heures du matin, dans un wine bar de Broadway. Le réveil lui est un peu difficile, dit-il en souriant, offrant un café et en préparant une thermo pour lui. L'affiche de l'adaptation par Atom Egoyan de De Beaux Lendemains, The sweet hereafters, l'histoire de l'accident de bus de gamins qui endeuille une petite ville et fait de son conducteur un bouc-émissaire. L'oeuvre de Russell Banks a été adaptée au cinema - Affliction l'a été par Paul Schrader avec Nick Nolte et Continents à la dérive par Raoul Peck. Son Amérique n'est pas photogénique, selon des critères consensuels et hollywoodiens, mais l'âpre destin des personnages, leurs trajectoires brisées.



Pourtant, Russell Banks n'est pas un militant obtu et revêche aux distractions de la vie et aux success stories - dans le salon, la télévision est allumée, et sur un écran de taille impressionnante, le tour de France en arrière-fond - pour voir comment Lance Armstrong va entrer dans l'histoire du cyclisme en remportant l'épreuve pour la septième fois, dit-il. Précautionneux, il demande comment s'est passé le voyage entre New York et Saratoga Springs et se félicite à l'idée d'avoir pris, pour venir le voir, un des autocars Greyhound, qui sillonnent et quadrillent le pays : «Evidemment. Le Greyhound, c'est ce qu'il y a de mieux. Une véritable image de l'Amérique -les classes et les âges se mélangent. Il n'y avait pas un vieil alcoolique, qui sentait mauvais, à côté de vous ?». Un itinéraire auquel Russell Banks ne pouvait manquer d'être attentif. Car son univers est une Amérique peu photogénique, qu'il décrit à partir de 1975 dans Family Life, une farce dans un royaume imaginaire, avec roi, reine et cavalier. Ou dans ses nouvelles Histoire de réussir, où l'échec ponctue toutes les entreprises. Une Amérique, dont les enfants sont trop prompts à croire à ses mythes - la frontière, l'American Way of Life, les renaissances toujours possibles dans des espaces presque infinis.



Dans ses Dialogues avec Claire Parnet, Gilles Deleuze distingue ainsi la littérature américaine : « La ligne de fuite est une déterritorialisation. Les Français ne savent pas bien ce que c'est. Evidemment, ils fuient comme tout le monde, mais ils pensent que fuir, c'est sortir du monde, mystique ou art, ou bien que c'est quelque chose de lâche, parce qu'on échappe aux engagements et aux responsabilités. Fuir, ce n'est pas du tout renoncer aux actions, rien de plus actif qu'une fuite. C'est le contraire de l'imaginaire. (...) Fuir, c'est tracer une ligne, des lignes, toute une cartographie. La littérature anglaise-américaine ne cesse de présenter ces ruptures, ces personnages qui créent leur ligne de fuite, qui créent par ligne de fuite. Thomas Hardy, Melville, Stevenson, Virginia Woolf, Thomas Wolf, Lawrence, Fitzgerald, Miller, Kerouac. Tout y est départ, devenir, passage, saut, démon, rapport avec le dehors. Ils créent une nouvelle Terre, mais il se peut que le mouvement de la terre soit la déterritorialisation même. la littérature américaine opère d'après des lignes géographiques : la fuite vers l'Ouest, la découverte que le véritable Est est à l'Ouest, le sens des frontières comme quelque chose à franchir, à repousser, à dépasser ».



Les personnages de Russell Banks sont ces hérauts de cette croyance, quitte à en être broyés. Rencontre avec le romancier, et son Amérique en lignes de fuite bien brisées...







Le grand entretien n'est pas disponible en ligne

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