Roberto Calasso

Par Oriane Jeancourt Galignani

Avec La Folie Baudelaire, le Milanais Roberto Calasso nous invite à découvrir, derrière le poète et critique d'art, l'un des plus grands penseurs du XIXe siècle. Pour Transfuge, l'érudit écrivain revient sur son oeuvre et évoque sa passion pour les mythes.



Critique:
La Folie Baudelaire se consacre au mystère de l'auteur des Fleurs du mal qui sut voir, avant tout le monde, notre "modernité". passant de la vie triste et solitaire de Baudelaire à la peinture d'Ingres, de Degas ou de Manet, Roberto Calasso retrouve dans ce livre le fil de la réflexion sur les mythes qu'il mène depuis son somptueux roman-essai, La ruine de Kasch. Des textes védiques indiens, les plus anciens de notre humanité, aux photos qui nous assaillent partout aujourd'hui, Roberto Calasso s'interroge sur ce que Baudelaire désignait comme "le culte des images".

 

Roberto Calasso a de Baudelaire l'âme millénaire et la ferveur enfantine. On pénètre dans son appartement de Milan comme dans le labyrinthe d'une connaissance ancestrale, on frôle Sénèque, Shiva et Spinoza, Kafka et Benjamin, Vinci, Heidegger, Lawrence, Walser... et Baudelaire, bien sûr, sous toutes ses formes. Entre les parois de livres de cette silencieuse demeure milanaise, se joue ce dialogue des civilisations, perdues ou agonisantes, que Roberto Calasso entretient depuis plus de trente ans. « Tout l'univers visible n'est qu'un magasin d'images », écrivait Baudelaire dans son Salon de 1859. Le monde de Calasso est ce bazar de l'imaginaire dont l'érudit écrivain ne se lasse pas de réinventer la géographie.

 On raconte que Calasso, dans les années 60, rencontra Theodor W. Adorno chez le philosophe milanais Benedetto Croce. Après avoir discuté avec lui, le penseur de Francfort se serait exclamé : « ce jeune homme a lu tout ce que j'ai écrit, et même ce que je n'ai pas encore écrit ! » Les récits de gloire sont nombreux depuis que l'écrivain italien fit paraître au début des années 80 La Ruine de Kasch, puissante vision de la modernité artistique européenne. Joseph Brodsky le qualifia simplement de « génie » après avoir lu ses premiers livres. L'intransigeant critique londonien John Banville écrivit que Les Noces de Cadmos et d'Harmonie, le livre que Calasso consacra ensuite aux mythes antiques, fut une de ses plus grandes influences. Quant à Alberto Manguel, il l'a plusieurs fois sacré maître de la pensée européenne. Calasso transmet une foi dans ses écrits, celle d'une littérature dont la pensée serait l'aspiration première et qui dispenserait à ses lecteurs ce que Siddhârta, Kafka ou Baudelaire surent créer : de nouveaux mythes. Peut-être est-ce dans un de ses plus beaux livres, La Littérature et les dieux, que Calasso livre le mieux l'origine de son culte de la littérature. Il y écrit ce bouleversant credo : « Le monde n'a aucune intention de se désenchanter jusqu'au bout, ne serait-ce que parce que s'il y parvenait, il s'ennuierait trop ».

Lorsque Roberto Calasso nous accueille de son sourire affable, laissant peu à peu se révéler l'allégresse de l'érudit - celle-là même qui se mue dans ses livres en titanesque énergie de transmission - notre certitude est faite : le temps, que Baudelaire traitait d' « injurieux vieillard (...) Noir assassin de la Vie et de l'Art » ( « Le Portrait » ), est banni de ces lieux. Calasso a fait sienne la dimension parallèle, réinventée par Baudelaire et Proust, d'un Éternel corrompant le transitoire.

Et lorsque nous nous asseyons dans son large salon éclairci par la lumière blanche d'octobre, Baudelaire devient aussi présent que nous. Ou, pour être précise, La Folie Baudelaire (c'est ainsi que Sainte-Beuve désignait l'oeuvre du poète qu'il situait « à la pointe extrême du Kamtchatka romantique » - il lui fallait au moins ces steppes russes pour repousser Baudelaire le plus loin possible de l'Académie française), ouvre ses portes face à nous. Est-il possible pourtant de découvrir en 2011 un nouveau Baudelaire ? Après Benjamin, Sartre, Bonnefoy, qui peut encore révéler le poète ? Baudelaire l'obscène, le maudit ou le visionnaire, appartient désormais à tous et porte, malgré lui, le fardeau du moderne. On étudie Les Fleurs du mal dans des salles de classe, soudain éveillées au vers : « Je ne suis pas le Styx pour t'embrasser neuf fois », jeunesse stupéfaite d'une impuissance révélée, métamorphosée en poésie. Parfois, les mêmes classes se rendorment en oubliant d'apercevoir « le regard du démon embusqué dans les ténèbres », qui révèle dans Le Peintre de la vie moderne le secret de Baudelaire, son embuscade. Calasso évoque à peine Les Fleurs du mal. Son Baudelaire sera celui du regardant, le critique d'art qui se révèle dans son livre, le plus grand penseur de son siècle. Nulle malédiction baudelairienne sous la plume de Calasso, mais la Bodhi, ce réveil bouddhiste accompli par un homme seul, mal-aimé de son époque, qui sut voir, dans la peinture et les images poétiques qui l'assaillaient, un avenir dont aujourd'hui même nous ne percevons pas encore tous les contours. Baudelaire perçoit dans la chair triomphante d'Ingres, sous les couleurs de Delacroix ou dans le trait de Guys, ce que l'art ne cesse d'annoncer : l'avancée du chaos. La barbare indifférence avec laquelle Degas peint les cadavres de femmes dans Scène de guerre au Moyen Âge vient alors confirmer l'intuition de Baudelaire. Devant « l'épuisement séculaire » du monde, la seule issue apparaît dans ce que le poète désignait comme « le culte des images ». On retrouve là l'obsession première de Calasso, l'éternité des mythes, même dans un univers où nulle foi ne trouve encore de fondement. « Baudelaire fut le plus archaïque parmi les modernes», écrit Calasso au détour d'une page, livrant là une singulière interprétation du poète.

Avant de quitter l'appartement et de rejoindre la foule du Duomo, on parcourt une dernière fois les immenses rayonnages des bibliothèques de Calasso. Il nous fait une dernière faveur et sort un mince livre gris, presque un cahier, dont le papier s'émiette. On peut y lire Die Verwandlung, première édition de La Métamorphose qu'un éditeur de Leipzig, Kurt Wolff, consentit à publier en 1916 malgré l'anonymat de Kafka. Sans doute fut-ce la même édition qui fut brûlée en 1933 devant l'université de Berlin, lors du premier autodafé nazi. Roberto Calasso replace avec délicatesse le livre dans sa bibliothèque, il n'a pas dit un mot sur la Shoah qui détruisit ses premiers maîtres : Benjamin, Kafka... Face à la destruction, Calasso a choisi une réponse : écrire sur Baudelaire. Sans doute suit-il les traces du poète qui, dans Le Reniement de Saint Pierre, osait écrire : « Je sortirai, quant à moi, satisfait / D'un monde où l'action n'est pas la soeur du rêve ».



Le grand entretien n'est pas disponible en ligne.

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