"Rire est l'inverse de mourir"

Toujours aussi drôle et juste, Gary Shteyngart, l'enfant russe des Lettres américaines, signe Mémoires d'un bon à rien, son histoire d'immigré russe quittant enfant Leningrad pour rejoindre New York et l'American Dream. Le grand livre du fils spirituel de
Par Oriane Jeancourt Galignani

garyIl y a de très rares livres qui vous donnent le sentiment que l'auteur s'assied face à vous et commence à parler. Dans Mémoires d'un bon à rien, Shteyngart saute sur vos genoux et vous raconte des blagues, jusqu'à vous faire pleurer de rire, et de tendresse. Gary Shteyngart ? Un bon à rien devenu prodige de la littérature américaine. Gary, alias Igor, Shteyngart, était de ceux à qui la vie ne promettait pourtant pas grand-chose : né en URSS dans les années soixante-dix, fils d'un ingénieur en mécanique et d'une professeur de piano, il n'entendait pas souvent à Leningrad parler de succès ou de fortune, sinon en bonheur collectif et plan quinquennal. Leningrad, Saint- Pétersbourg si vous préférez, se présente comme une « ville monochrome » où le seul passe-temps offert au petit Gary par sa grand-mère est l'écriture d'un roman, une ode à Lénine : à chaque chapitre, il reçoit un sandwich au fromage. Cet enfant-là signe, trente-cinq ans plus tard, l'un des meilleurs romans de ce début d'année, assurément le plus drôle, Mémoires d'un bon à rien. Dans la veine de Groucho Marx et de Gogol, l'écrivain russo-américain revient sur son parcours de little Soviet atterri à sept ans aux États-Unis, contraint de troquer d'un coup de jetlag Lénine pour Reagan, et de travailler dur, sans aucun espoir d'être à la hauteur de ce que ses parents sévères, ambitieux et franchement comiques attendent de lui. Bref, Shteyngart, dont le roman en anglais s'intitule Little Failure (littéralement petit échec), était condamné à échouer en posant le pied sur le sol américain. Échouer, n'est-ce pas ce qu'un écrivain fait de mieux ? Souvenons-nous de l'épitaphe de Beckett, Failed, tried again, failed better. Shteyngart, en secret beckettien, orchestre dans ce roman ses efforts, douloureux, ingénieux, pour essayer de satisfaire ses parents, exister dans cette drôle de communauté juive soviétique du Queens, se faire aimer à l'école hébraïque, puis au lycée de boursiers immigrés. Rien n'y fait. Le « bon à rien » demeure l'outsider maladroit, le malotru impopulaire surnommé à l'école hébraïque « l'Ours russe puant », en raison de son manteau soviétique et de sa capillarité précoce.

Chevelure qui lui nuit depuis son premier roman, Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes Russes (2005), jusqu'à ruiner tout salut amoureux dans son dernier paru en 2012, Super triste histoire d'amour, nouvelles joutes amoureuses à l'ère du 2.0. En quelques romans, Shteyngart s'est imposé comme la voix hilarante de ce que l'on désigne aux États-Unis comme une « littérature d'immigrés » réunissant une brillante nouvelle génération de trentenaires et de quarantenaires, parmi lesquels Chimamanda Ngozi Adichie, dont paraît aujourd'hui le troisième roman, Americanah, parcours d'une Nigériane venue étudier aux États-Unis et décidant de revenir dans son pays, Taiye Selasi dont on n'oublie pas le somptueux Ravissement des innocents, Junot Díaz, Aleksandar Hemon, lui aussi émigré de l'Est de l'Europe et, leur ouvrant la voie il y a une dizaine d'années, Dinaw Mengestu. Qu'ont-ils en commun ? Tous sont des Américains d'adoption qui refusent l'exil, l'abandon de leur terre maternelle. Enfants de la mondialisation, ils se partagent entre leur Afrique, Amérique du Sud, Russie natales et cette Amérique qu'ils n'idolâtrent plus. Sans doute est-ce dans la langue que ce grand écart apparaît au plus juste : des mots nigérians, guinéens ou russes sont insérés dans l'anglais, les rythmes des langues maternelles viennent déformer le staccato épuré d'Hemingway, des images, des expressions et même des traditions littéraires bousculent la structure classique du grand roman américain avec une vitalité inouïe. Depuis ses débuts, Shteyngart fait appel à la tradition satirique, russe bien sûr – on reconnaît parfois l'absurde paranoïa du « Nez » ou du « Manteau » –, mais aussi, pourrait-on suggérer, à la littérature Mitteleuropa, dans cette désinvolture frondeuse ou cynique qui pourrait être celle du Brave Soldat Chvéïk, un des personnages les plus justes du xxe siècle. Ainsi, ce passage où Shteyngart parle de lui, aux alentours de dix ans, et de son quotidien américain : « La buse rouge [lui] souffre d'un double handicap, vivant dans un monde où elle ne parle ni la langue officielle, l'anglais, ni la deuxième langue, presque aussi importante, celle de la télévision. Pendant presque toute son enfance américaine, elle aura l'impression pitoyable que derrière le méga Toys “R" Us et le multiplexe se cache le Yalta fin de siècle avec ses belles femmes oisives et ses hommes torturés et libidineux. » Décalé, hors de tout. Là réside le secret de Shteyngart : il se place à l'extérieur de la société américaine, et peut ainsi se moquer de ses vénérations publicitaires inculquées dès l'enfance, tout comme il se place hors du récit de l'immigré classique, créant un monstre, « la buse rouge », qui ne parvient qu'à moitié à s'intégrer à sa nouvelle vie. Il pousse à l'extrême sa singularité d'enfant entre deux continents : « J'appartiens à la classe des dalits, les intouchables », écrit-il plus loin.

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