Richard Ford

Par Alexandre Thiltges

Il n'écrit ni des récits d'aventures ni des romans d'espionnage. Richard Ford préfère nous raconter des histoires quotidiennes: celles qui se déroulent derrière les fenêtres closes des pavillons de banlieus aisées, aux Etats-Unis. Avec le talent d'un Raymond Carver ou d'un John Cheever, il nous décrit ce désespoir tranquille des classes moyennes. A l'occasion de la sortie du troisième tome de sa trilogie, L'Etat des lieux, et de sa venue au festival littéraire America, Transfuge l'a rencontré à Paris



Quels sont les quatre ou cinq noms qui viennent à l'esprit lorsque l'on cherche les auteurs américains capables de produire à ce jour de la grande littérature et dont l'oeuvre s'étale sur une quarantaine d'années ? Sans aucun doute à John Updike, Philip Roth, Cormac McCarthy, Jim Harrison et... Richard Ford.

L'auteur de Rock Springs (éditions de L'Olivier) est en effet reconnu comme l'un des maîtres de la nouvelle - genre littéraire dans lequel les Américains n'ont pas d'égal - et comme l'auteur d'une trilogie monumentale, dont le troisième volet paraît en France.

Dans ses nouvelles, à la fois cinglantes et minimalistes, Ford explore ce « désespoir tranquille », cher à Thoreau, de la classe moyenne. En s'appuyant sur les thèmes de l'isolation, de la marginalisation et de la dissolution du moi, il s'inscrit dans la lignée de Raymond Carver, qui était l'un de ses amis proches.

D'un point de vue aussi bien stylistique que thématique, Ford est le descendant des modernistes américains des années 20. A la lecture de sa série consacrée à Frank Bascombe, comment ne pas penser à Babbitt, célèbre antihéros de Sinclair Lewis (1885-1951), archétype de la petite bourgeoisie américaine confortablement installée dans sa banlieue aux apparences si tranquilles ? Plus proche de nous, on garde en mémoire Harry « Rabbit » Angstrom, ce personnage de John Updike, qui, comme Babbitt, tente d'échapper l'espace d'un instant à sa vie étriquée et à sa banlieue aseptisée. Adultère, perte de l'objet du désir, désillusion, aliénation : les fondations thématiques sont profondément creusées. Enfin, comment ne pas penser à John Cheever (1912-1982), qualifié outre-Atlantique de « Tchekhov des banlieues bourgeoises », qui développe à travers son oeuvre le thème du cauchemar climatisé des banlieues de classe moyenne ? Dans le dernier roman de Richard Ford, L'Etat des lieux, on entre dans les intérieurs calfeutrés d'une Amérique qui ne parvient plus à cacher ses misères existentielles et qui cherche à s'offrir, coûte que coûte, une rédemption corporelle, intellectuelle et spirituelle.

 A travers son oeuvre (publiée aux éditions de L'Olivier), Richard Ford s'est littéralement rendu maître des quatre points cardinaux du continent américain. Son premier roman, Une mort secrète (1976), est consacré à son Sud natal. Avec Un Week-end dans le Michigan (1986), il trouve sa voix et son public, et s'approprie au passage la côte est (le New Jersey) et le Nord (le Michigan). L'auteur écrit parallèlement un recueil de nouvelles, Rock Springs (1987), qui lui vaut tous les éloges de la critique et fait de lui un « écrivain du Montana ». Voilà pour la conquête de l'Ouest.

Si l'on reste au Montana avec Une saison ardente (1990), Une situation difficile (1997) se partage entre Great Falls et Paris, comme pour annoncer un changement de cap : Ford a de toute évidence des ambitions qui ne se limiteront pas aux frontières étriquées de l'Ouest, du Sud, du Nord ni de l'Est... Car l'auteur n'a que faire de la « petite littérature régionale » : il a des aspirations universelles. Péchés innombrables (2002), un deuxième recueil de nouvelles, qui deviendra lui aussi un classique du genre, s'étale ainsi naturellement à travers le continent et confirme un grand talent de conteur.

Au-delà de ces divagations géographiques, ce que l'on retient de Ford, c'est ce gigantesque travail sur l'Amérique (ses angoisses, ses névroses, ses désirs) entrepris en 1986 à travers sa trilogie consacrée à Frank Bascombe. Dans Un Week-end dans le Michigan, l'auteur s'inspire de sa carrière « ratée » d'écrivain, puis de journaliste sportif. Le deuxième de la série, Indépendance (1995), lui vaudra à la fois le prix Pulitzer et le prix Faulkner. C'est la consécration.

Ford publie aujourd'hui L'Etat des lieux, dernier volet de la trilogie. A 55 ans, Frank Bascombe (« Divorcé, veuf, abandonné, parent de deux adultes et d'un fils mort ») continue à gérer sa vie de famille et sa carrière d'agent immobilier du mieux qu'il peut. Et s'il vient d'apprendre qu'il a un cancer de la prostate, il ne se laisse pas pour autant abattre. Notons au passage que l'auteur a récemment vendu les droits des trois romans à HBO et que la trilogie sera adaptée à l'écran sous la forme d'une mini-série en six épisodes.

Quand nous le retrouvons dans les bureaux de son éditeur parisien, Richard Ford est tranquillement installé dans la bibliothèque, un livre entre les mains. Il a un regard perçant, s'exprime avec lenteur et choisit son vocabulaire avec minutie, comme pour signifier que le langage n'est pas à prendre à la légère. 





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