Rencontre avec Olivier Py, pour parler de sa pièce, Pur Présent, qu'il présentera bientôt à Avignon

« Je dis souvent à mes acteurs, c'est un combat »
Par Oriane Jeancourt Galignani

pyRencontre avec Olivier Py, pour parler de sa pièce, Pur Présent, qu'il présentera bientôt à Avignon, de ce festival qu'il dirige, et dont la 72ème édition va bientôt ouvrir ses portes, et d'une très belle anthologie de Claudel, qu'il publie ce mois-ci. Dialogue avec un inusable tragique. 

 

Le temps de la sobriété serait-il venu pour Olivier Py ? En entretien, il ne s'avère ni fantasque, ni lyrique, mais grave, inquiet, soucieux à l'extrême du mot juste. Il vient d'achever un triptyque tragique, Pur Présent, qui s'ouvre dans une prison, et s'achève par les derniers mots d'un homme qui revêt un masque. Dans la première pièce, l'enjeu est de savoir qui prend le pouvoir dans une prison ; dans la dernière, « le secrétaire » fuit une société qu'il a d'abord servie. Dialectique de la survie dans une société d'argent et de pouvoir chère à Olivier Py dans toutes ses oeuvres. Glissement de la domination à la réinvention de soi par le masque, ces trois pièces nous interrogent sur la possibilité de demeurer humain, dans des situations impossibles. Dilemme fécond chez l'auteur, metteur en scène et directeur du festival d'Avignon Olivier Py, qui nourrissait ses romans, notamment le très beau Excelsior ou le riche Les Parisiens, mais aussi l'ensemble de son théâtre, de sa pièce engagée à la fin des années quatre-vingt-dix, Requiem pour Srebrenica à ses mises en scène de tragédies antiques, dont l'inoubliable Orestie (2008). Forte nouveauté de cette pièce, sa langue. Ses personnages « le prisonnier », « le roi », « l'homme de dieu », s'y affrontent dans des joutes verbales radicales et tenues. Mais si elles gardent la verve mystique qui est celle de Py depuis toujours-il est loin de la tentation beckettienne- elles abandonnent quelque peu le grandiose. Ce que Py appelle : choisir Racine contre Corneille. Ce désir de retenue naît-il de l'univers carcéral qu'il décrit et que Py expérimente depuis quatre ans dans des ateliers de mise en scène à la prison du Pontet jusqu'à présenter cette année au public d'Avignon un Antigone jouée par les détenus ? Ou est-ce parce qu'il se place plus que jamais dans le sillon de la tragédie grecque ? Sans doute n'est-ce pas un hasard qu'à Avignon, il convoquera pour jouer ces pièces son acteur fétiche, Nâzim Boudjenah, figure de son Orestie. En préface, il dit avoir régénéré son écriture à la fréquentation assidue d'Eschyle. C'est dire qu'il se place au coeur de notre société. C'est là la puissance de ces trois pièces qui peuvent être entendues et vues en une : le questionnement, vertical, tel qu'il l'est toujours pour le catholique Olivier Py, cherche à prendre une résonance singulière dans un monde où le langage est en perte de réalité. Un des personnages les plus forts, « le banquier », déclare d'ailleurs vouloir « boire le silence de Dieu dans une coupe à champagne ». Dans quelle mesure ce texte se réinventera-t-il dans une mise en scène qui s'annonce à l'opposé de la veine «opératique» et politique de Py, telle que l'analyse l'essayiste Timothée Picard dans un essai qui vient de paraitre ? Réponse à la Scierie d'Avignon.

En parallèle de Pur Présent, Py présente un très beau Claudel, anthologie de textes dans la collection « Les auteurs de ma vie ». Revenant sur l'auteur qui l'a accompagné toute sa carrière d'auteur et de comédien, et choisissant des textes de théâtre, des poèmes et des essais, il nous fait sentir une nouvelle fois l'homme déchiré qu'était Claudel, qui s'érige dans un lieu si singulier : « Jamais l'érotisme n'avait été mis à ce niveau d'intelligence mystique », écrit Py. 

Mais c'est sur le Claudel éthique qu'il se fait le plus juste, tel que nous l'évoquons un matin de mai, à quelques semaines de l'ouverture du Festival d'Avignon. 

Vous pointez dans votre Claudel la recherche de dignité « dans un monde dominé par l'argent ». Cette question semble obsédante chez vous en ce moment...

C'est une tentative de définition de l'éthique, que l'on peut retrouver chez tous les grands écrivains. Chez Claudel, l'éthique, c'est très surprenant, équivaudrait à une conscience élargie à la totalité du monde. Ce qui pourrait sembler une banalité aujourd'hui, puisqu'on a la totalité du monde dans notre téléphone portable, mais Claudel voit un avenir du monde dans la conscience de sa totalité. C'est une écologie du symbole : réunir la terre, c'est là le destin de l'humanité, et le véritable enjeu politique. Il passe à travers le marxisme par cette idée-là, c'est elle qui l'oppose à la lutte des classes. Ce qui est visé, c'est la réunion de toute la terre, et ça commence à l'Europe, puisqu'en tant que diplomate il a dénoncé le Traité de Versailles. 

Vous essayez aussi de réhabiliter l'homme, après le slogan de mai 68, qui jurait « plus jamais Claudel ! »....

Non, puisqu'il est encore monté dans les théâtres. C'est surprenant que le monde du théâtre n'ait pas écouté le slogan de 68. Mais on a eu la peau de l'homme. Ce qui n'est pas entièrement juste, mais pas entièrement faux : le poète que l'on connait, le poète du théâtre, c'est le jeune Claudel. Mais le poète de 68, c'est le vieux Claudel, qui n'est pas très sympathique. Même s'il n'est ni fasciste, ni misogyne, ni académique, ni intégriste. Il est en revanche absolument homophobe, surtout lorsqu'il devient un vieillard réac sur la fin. Il est homophobe, surtout avec Proust et Gide : il ne finit pas La Recherche à cause des moeurs de son auteur, et il espère que Gide se convertisse, jusqu'à ce qu'il abandonne, et se désespère de ne pouvoir corriger ses moeurs... C'est émouvant, parce que cette dernière rencontre entre les deux hommes est racontée d'une part par Claudel avec virulence, et d'autre part par Gide qui dit « c'est un plus grand poète que moi, il est plus heureux que moi, qu'est-ce que je peux faire ? ». 

Que vous a transmis Claudel pour que vous lui demeuriez si fidèle ? 

Claudel m'a beaucoup appris en tant qu'acteur. J'ai joué Claudel au Conservatoire, et j'ai senti que mon âme s'était agrandie après avoir joué Tête d'or, c'était une expérience spirituelle qui a changé mon rapport à la scène. Par le souffle, par la nécessité de respirer ce vers beaucoup plus largement... Claudel, c'est un cours de chant, qui bouleverse, physiologiquement. Quand on joue Claudel, on a envie d'une vie plus grande. 

Avez-vous l'ambition d'offrir aussi une telle expérience à vos comédiens lorsque vous écrivez pour le théâtre, jusqu'à Pur Présent ? 

Oui, pour tout ce que j'ai écrit jusqu'à Pur Présent. Mais dans cette pièce, j'ai eu un projet stylistique qui s'oppose à ce que j'ai fait jusqu'à présent : moins baroque, moins flamboyant, mon mètre est court. Je ne sais même pas comment on va jouer ça : ça sonne très différemment de ce que j'ai écrit avant. Après Les Parisiens, j'ai eu envie d'écrire quelque-chose de très retenu.

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Photos Laura Stevens

 

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