Pierre Guyotat

Un écrivain intransigeant
Par Oriane Jeancourt Galignani

Après Formation, Pierre Guyotat signe un nouvel opus autobiographique : Arrière-fond retrace sa découverte à l'adolescence de l'écriture et de la sexualité. Pour Transfuge, l'écrivain parcourt les quarante années d'une oeuvre subversive, engagée et lyrique.



Faire de la littérature comme on braquerait une arme sur sa tempe. Risquer sa peau, ses nerfs, son sexe, ouvrir ses muqueuses à la parole et ses plaies au regard public, tel est son ministère d'écrivain. Pierre Guyotat s'est livré dans ses livres à corps perdu. Il y a consacré sa vie d'homme, jusqu'à en frôler la mort, plus d'une fois. Il a tout montré, tout dénudé, tout avoué au lecteur : son passé dans l'Algérie en guerre, ses expériences sexuelles, masculines et féminines, son retour d'entre les morts lorsqu'il se réveille du coma un matin de janvier à l'Hôtel-Dieu... Pierre Guyotat ébranle les lecteurs par son corps dévoilé et ses fantasmes nus, jusqu'à la censure, jusqu'au silence. Depuis plus de quarante ans, il fait entendre le cri du réprouvé perdu dans la horde.

En 1967, Tombeau pour cinq cent mille soldats, somptueux texte lyrique jeté à la face de la société française par un jeune homme revenu d'Algérie, l'instaurait comme un des plus grands espoirs littéraires de sa génération. Il avait 27 ans. Comparé à Joyce, adoubé par Michel Leiris, Roland Barthes et le groupe Tel Quel, il affichait une simple ambition : devenir le Pierre Boulez de la littérature, le génial rénovateur d'une langue française en déliquescence. Trois ans plus tard, la France l'interdit. Le gouvernement ne lui pardonne pas Éden, Éden, Éden, fresque épique d'êtres sexuels prostitués ou prédateurs. «Je suis passé de l'écrit forteresse à l'écrit barricade», reconnaît simplement le jeune écrivain au début des années 70. Le roman s'ouvre sur une scène de viol, celui d'une petite fille par plusieurs soldats, sans doute un des textes les plus sauvages de la littérature contemporaine. Pierre Guyotat devient le dernier écrivain censuré de la Ve République : ni la triple préface de Sollers, Leiris et Barthes, ni la pétition réunissant Sartre et Beauvoir ne parviennent à infléchir le ministre de l'Intérieur de Pompidou, un certain Marcellin, désormais voué à la bien-pensance des oubliettes de l'Histoire... Il faudra attendre dix ans et l'arrivée de François Mitterrand pour qu'Éden, Éden, Éden redevienne accessible à tous. Pendant ce temps, Pierre Guyotat poursuit sa quête de la note juste dans des textes de théâtre comme Bond en avant, cheminement difficile vers la révolution politique et poétique, mise en scène d'une langue démembrée et de corps prisonniers que l'on pourrait inscrire dans la lignée de Beckett. D'une intransigeance littéraire totale, il est peu à peu isolé au sein du milieu littéraire. Même l'ami Philippe Sollers, dont il partagea pendant plusieurs années la quête littéraire, s'irrite de voir son livre Lois comparé au travail de Guyotat dans Le Monde en 1972, et reproche à l'écrivain de sacraliser la langue au détriment du sens. La même année, Pierre Guyotat résumera, dans une lettre à une amie, sa solitude artistique : «désormais, seuls les textes doivent nous unir ou nous séparer».

Aujourd'hui, après Formation (2007), Pierre Guyotat signe Arrière-fond, un deuxième opus autobiographique qui marque le retour dans son oeuvre du lyrisme épique par la voix d'un adolescent à la découverte de la sexualité et de l'écriture. Il y retrace la genèse de cette «branlée avec texte», ce langage du corps qu'il définissait en 1972, dans le colloque Artaud/Bataille de Cerisy, où le jeune homme de 32 ans prit la parole pour défendre le «fond le plus vocal du texte masturbatoire». Car Guyotat est un onaniste qui veut faire jouir. Il veut déciviliser l'écriture par l'intrusion du sang et du sperme. Sa subversion réside dans ce refus d'un corps à corps reproducteur pour sublimer un entre-soi créateur. Ainsi le jeune narrateur d'Arrière-fond ébauche «l'idée d'un monde où enfants et adolescents se choisiraient des pères autres que leurs pères de vie, des pères de destin - des pères de bordel». À travers le jugement du père, c'est l'autorité morale que Pierre Guyotat affronte, encore et toujours...

La jeunesse annonce donc la naissance d'une langue et la libération d'un corps. Pierre doit sortir de l'ombre paternelle pour devenir soi, l'année de ses 15 ans. Mais lorsque l'on aime le père, passionnément, comment le juger, le piétiner, le dépasser ? Le jeune homme choisit pour ce faire les putains de son imaginaire, garçons et filles, plutôt que l'inscription dans une hérédité pesante. En développant une poésie secrète, il «ne recherche pas la beauté idéale mais celle déjà atteinte par la prescience de la prostitution».

Cette délivrance, Guyotat doit aussi l'accomplir vis-à-vis de l'Histoire. Vivant parmi les spectres héroïques de la Résistance et les premiers sursauts de la rébellion algérienne, il développe une solidarité avec les marginaux et les rebelles. Ceux qui, comme lui, doivent se dissimuler pour survivre. Si cette fraternité oscille encore entre le christianisme et le marxisme, il soupçonne le pouvoir de l'humiliation sur un peuple qu'il projette dans ses écrits sous forme d'esclaves prostitués. Pense-t-il déjà que «le dernier homme de l'histoire humaine sera un esclave», tel qu'il le déclare dans les années 70 ? Pierre Guyotat veut en tout cas nous faire croire que, dès ses 15 ans, il fut au service du réprouvé, jusqu'à en devenir un lui-même : «Je tire de moi ce que je peux pour me rendre en partie semblable au demeuré, au criminel, au monstre.» Vingt ans plus tard, il éprouvera dans sa chair l'humiliation de l'interné, «être un sujet, un cerveau jugé», décrite dans Coma (2006). Dans ce livre consacré à son séjour à l'hôpital au début des années 80, c'est avec la même ferveur qu'il dénonce le rebelle réduit au silence et le malade abruti par la chimie. Guyotat se révèle en effet dans l'écriture de la camisole : le corps captif, la parole libre, ce grand lecteur d'Hölderlin frôle les parois de la folie dans des passages d'une musicalité sidérante. Car il joue non seulement sa peau dans ses écrits, mais aussi son esprit : «Le Monde, même dans ses crimes, est plus solide, plus franc, plus fiable que moi.»

Entre folie et pornographie, le moi déchiré du poète s'apaise dans la langue. Or, lorsqu'on le rencontre, Pierre Guyotat est un homme décent. De cette décence humaine que l'on attribuerait aux poètes antiques ou aux martyrs du cirque romain. Sans doute appartient-il aux réprouvés comme aux dieux épiques d'être grands, même lorsqu'ils parlent du fond des bordels.



Le grand entretien n'est pas disponible en ligne.

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