Philippe Sollers

"L'amour-passion: rien pour la société, tout pour nous"
Par Oriane Jeancourt Galignani

Avec son dernier roman, Trésor d'amour, Philippe Sollers nous entraîne à Venise pour une histoire d'amour dans le sillage de Stendhal. Rencontre avec l'écrivain le plus insaisissable des lettres parisiennes.





Bienvenue dans l'antre du Minotaure des lettres parisiennes. Il y règne une atmosphère de jouissance inassouvie, de puissance assagie, d'intransigeance impie. S'il affiche une peinture de la bête mythologique dans son bureau chez Gallimard, Philippe Sollers n'est pourtant pas un monstre. Il est pire. Il est un homme qui aime à se faire passer pour un monstre. Comme Stendhal, à qui il consacre son dernier roman, Trésor d'amour, il excelle toujours dans l'art de se masquer et d'offrir au monde ce qu'il souhaite voir : du pain et des jeux, un histrion jeté dans le cirque médiatique. Peut-être a-t-il emprunté au penseur espagnol du XVIIe siècle, Baltasar Gracian, ce génie avant l'heure de la société du spectacle, son adage : «Penser avec le petit nombre et se faire entendre de la masse».

Ce jour-là, Philippe Sollers revêt ses meilleurs atours, celui de l'écrivain. Il sera donc question d'imposture, d'amour, encore d'amour et, accidentellement, de littérature... Car Sollers et Stendhal, les deux S qui s'enlacent dans son dernier roman, vivent pour aimer, aiment pour écrire, écrivent pour vivre. Gracian, encore lui, disait dans son Homme de cour : «Tous les hommes sont idolâtres, les uns de l'honneur, les autres de l'intérêt et la plupart de leur plaisir». Nos deux écrivains, à un siècle d'intervalle, ont érigé une stèle à l'amour-passion. Stendhal n'avait que faire des «hochets de la dignité», il méprisait l'argent mais ne transigeait jamais sur son plaisir, à qui il donnait aussi le nom de beauté. La belle Métilde de Milan ne cédera pas à cet écrivain français à tête de boucher (selon Stendhal lui-même), qui n'a pas encore publié de romans et qui traîne à ses pieds son immense désir. Il s'en remettra et écrira De l'amour, sublime réflexion sur la nature du sentiment amoureux où s'épanouit une image vouée à la postérité : la cristallisation, à partir de l'observation de brindilles plongées dans le sel des mines de Hallein près de Salzbourg, qui deviendront les emblèmes de la puissance de l'imaginaire sur le sentiment amoureux.

Sollers, lui, n'a rien d'un amoureux éconduit, il a «le suffrage à vue», comme il aime à le rappeler, et il suffit en effet de lire Femmes pour savoir que la gent féminine s'est avec joie prêtée à sa quête de vérité. Car il ne s'agit que de cela, depuis quarante ans d'écriture, atteindre cette connaissance dérobée, «rejoindre dans ses tréfonds une jouissance féminine ignorée d'elle-même», tel qu'il le formule dans Trésor d'amour. Et cet appel du féminin hante l'oeuvre de Sollers. Dès le premier roman, on trouve une femme à l'origine de l'écriture dans Une secrète solitude, la disparition d'une femme dans Le Parc qui mène à la tentation du suicide, une femme encore dans Paradis, la vierge découvrant le tombeau du Christ vide, puis elle se démultiplie pour devenir Femmes - Chinoise, musicienne, publicitaire, journaliste, militante communiste, toutes elles se pressent dans ce livre démoniaque. vient le temps des libertines dans Le Coeur absolu et enfin de Minna, la douce stendhalienne de Trésor d'amour. Et, comment l'oublier, cette passion du catholicisme qui anime l'écrivain depuis des décennies, cette religion qui idolâtre une femme mais n'en tolère aucune en aube. Comme le Casanova de Fellini, Philippe Sollers finira peut-être par danser avec une poupée pour lui arracher son dernier secret. Car la femme est sous la plume de Sollers, comme la poupée pour Freud, le symbole de l'inconnu, de l'«unheimliche», de la menace de se perdre. L'écrivain en a tant joué, de ce «casanovisme», que l'on en oublie sans doute l'essentiel, ce qu'il appelle dans Paradis, «le dogme de l'émasculée conception». Les maîtresses, chez Sollers comme chez Stendhal, sont toutes répliques d'une mère. Le minotaure capture des femmes pour revenir dans l'antre originel, le lieu où naît la parole, ce souffle que Philippe Sollers a fait entendre dans ce livre vierge de toute ponctuation, chef-d'oeuvre d'inspiration joycienne, Paradis. Dans ce texte écrit il y a trente ans, l'écrivain dévoilait une entrée à son labyrinthe : «Ce qui s'incarne dans la femme terrifie l'homme, ce qui meurt dans l'homme terrifie la femme». Nous avons peur de notre plaisir, ne cesse de nous répéter l'ancien ami de Lacan, l'inlassable lecteur de Freud, l'homme qui a fait entrer Sade dans la Bibliothèque de la pléiade. Ainsi, dans notre époque triste, nous aimons la littérature qui choisit résolument la pulsion de mort.

Nous sommes tentés de souscrire les yeux fermés à cette «chasse au bonheur» stendhalienne. Pourtant, l'odeur des charniers n'est absente ni chez Stendhal ni chez Sollers. Le jeune Henri Beyle a fait la retraite de Russie, il a dû voir les soldats de la Grande Armée s'effondrer dans la neige, les cadavres joncher la terre brûlée, les rescapés manger leurs chevaux exsangues... Il n'en dit pas un mot, c'est le dead blank. Sollers, lui aussi, a demandé à sa douleur de se tenir sage. Il se sait survivant «d'une catastrophe vécue à côté de moi, sur une scène parallèle» (Un vrai roman. Mémoires), enfant d'un siècle qui a expérimenté l'abîme de la Shoah. De cet enfer, il garde «l'humour du néant» (Paradis) et une profonde méfiance des foules. Lorsque le Minotaure sort de son repaire, on le soupçonne d'appliquer à la lettre les préceptes des guerriers Sun Zu ou Gracian. Il devient le cruel et don quichottesque cavalier de notre temps, pourfendeur de l'ignorance et du mauvais goût. Un jour, il y a plus de vingt ans, dans une discussion filmée, Godard lui asséna : «Toi, tu ris tout le temps, mais tu pleures des fois ?». L'écrivain de répondre : «Oui, mais ça prend la forme du rire». Pardon à Godard et à sa liturgie de larmes mais il est captivant d'entendre le rire si grave de ce monstre de Sollers.

 

Critique:

Trésor d'amour, le titre prête à sourire tant la guimauve ne sied pas à Philippe Sollers. Il s'en amuse lui-même en mettant en exergue un prétendu proverbe vénitien du XVIIe siècle, «douleur d'amour ne dure qu'un instant, trésor d'amour dure plus que la vie». Guerre ouverte au cliché «plaisir d'amour ne dure qu'un instant, chagrin d'amour dure toute la vie», ce roman sera donc le récit en miroir de la quête amoureuse de Stendhal et de l'aventure lumineuse vécue par le narrateur à Venise avec une jeune italienne, Minna Viscontini, lointaine descendante de Métilde, la Milanaise qui se refusait à Stendhal. Hymne à l'amour-passion, ce roman joue, sur le modèle d'Une vie divine, à perdre le lecteur entre le destin de Stendhal dans l'Italie et la France du XIXe siècle, 
et le moment d'amour du couple vénitien d'aujourd'hui. Fabuleux récit où Philippe Sollers embrasse l'insoutenable légèreté de l'amour.





Le grand entretien n'est pas disponible en ligne.





Retour | Haut de page | Imprimer cette page