Péter Esteràzy

Par Oriane Jeancourt Galignani

Péter Estheràzy, formaliste hongrois revient aujourd'hui avec un livre sur sa mère, Pas question d'art. Il s'emporte ici contre les dérives fascistes d'Orbàn, parle de littérature, de l'histoire chaotique de son pays, de sa famille. Estheràzy, champion du monde de littérature!



Voici un homme capable d'écrire « l'Histoire a vraiment tout bouffé ». Lorsqu'on s'appelle Esterházy, qu'on est né ruiné et ennemi de l'État hongrois, qu'on a vu sa mère humiliée, son père torturé, on peut dire qu'on s'est fait « bouffer » par l'histoire. Mais lorsqu'on est devenu l'un des plus grands écrivains européens en ne perdant ni son humour, ni sa passion du foot, on pourrait aussi croire que l'Histoire s'est rattrapée.

John Updike a fait l'apologie de son style, de sa vitalité, de « l'effet électrique » de sa langue. C'était il y a dix ans dans le New Yorker, l'Amérique découvrait le monumental Harmonia Cælestis, roman qui par son ambition ferait rougir d'envie la plupart des écrivains. Imaginez seulement six cents pages retraçant deux siècles de chute, celle de la dynastie des Esterházy, figures éclairées et puissantes de l'Autriche-Hongrie, confidentes des Habsbourg et protectrices de Haydn, devenues, sous l'ère stalinienne, travailleuses dans les champs de melon et dont le nom seul attire les crachats. Peter Esterházy ne joue pas les thuriféraires d'une grandeur perdue, il ne restitue pas l'Histoire, mais la réinvente. Là réside le talent inouï de l'écrivain, mélange de comique hérité de Bohumil Hrabal et de littérature réflexive, en proche contemporain de Kundera. « Éxister, c'est se fabriquer un passé », écrit-il. Dans tous ses livres, il disloque le temps, s'adresse à l'Esterházy de la cour impériale, comme à l'Esterházy ouvrier agricole de 1950. Car si Péter Esterházy écrit depuis toujours sur sa famille, il déteste la nostalgie. Il y a avec elle trop de mélancolie et de mensonge, deux sports que Péter Esterházy ne pratique pas. Il use de l'héritage comme un peintre contemporain de la galerie des glaces. Il reforge les ors du récit officiel. Alors qu'il aborde la soixantaine, la grande affaire de sa vie demeure en ces deux mots : père et mère.


Le père devient la figure de l'homme brisé dans le territoire littéraire d'Esterházy : « Il se traîne presque derrière lui-même. Plié, comme un saxophone redressé. (...) Et il courbe la tête, pour ne pas heurter la voûte céleste », écrit-il dans Harmonia Cælestis. Jusqu'en 2000, il est ce fils qui tente de rendre au père la puissance perdue. Il suffira de quelques semaines pour que la victime se transforme en criminel ; le père torturé par les services secrets soviétiques, en agent au service de l'État de terreur. Péter Esterházy découvre, lors de l'ouverture des archives soviétiques de Budapest, que son père n'était pas seulement une victime des communistes, mais aussi un de leurs employés secrets. C'est la grande rupture de sa vie : son père est mort, il ne peut plus lui demander des comptes. Alors, il écrit un livre sobre : Revu et Corrigé. On y reconnaît à peine l'auteur de l'étincelant Harmonia Cælestis , l'humour a déserté, l'écriture, à l'os, déroule le journal de bord d'un homme qui cherche à comprendre la trahison de son père. Deux langues s'y affrontent, la parole effrayée de l'écrivain, la langue intransigeante des rapports paternels. Par ce livre, Esterházy devient un autre, le maître d'oeuvre confie sa difficulté à comprendre le basculement du père du côté de la terreur, jusqu'à l'écriture de cette ligne : « Dieu lui-même n'est-il pas un traître ? (Auschwitz) ». Deux parenthèses pour accomplir sa phrase, le minimalisme bouscule le style Esterházy, lui soumet un nouveau rapport au réel. On se demandait alors si, après un livre comme Revu et Corrigé, Peter Esterházy pourrait encore écrire. Aujourd'hui, il revient avec ce livre, Pas question d'art, consacré à sa mère. On y retrouve l'humour et la verve. Il hésita à intituler ce roman, Intrigue, Amour, règles du hors-jeu, tant y domine le burlesque enfantin. Après le devoir de lucidité paternel, le roman de la mère invite à l'évasion, comme l'écrit vite Esterházy : « On peut dire que tout au long de sa vie, ma mère n'a cessé de fuir. Et on peut également dire qu'elle a été continuellement heureuse. »

La mère du narrateur se révèle tour à tour passionnée de football (réservée sur Zidane mais vénérant le grand Pelé) et femme inaccessible pour l'enfant qu'Esterházy demeure auprès de sa mère malade. Il dialogue avec elle jusqu'à l'épuisement. Même après sa mort, elle n'hésite pas à lui lancer : « Je ne mourrai jamais ? Autant me demander si je te laisserai jamais tranquille. Jamais. »

Pas question d'art nous place dans les gradins d'un monde divisé entre les arrières, nombreux et terrorisés, les gardiens de but, rares et libres et les buteurs, héros solitaires... Et Péter Esterházy, où est-il sur la pelouse ? Arrière gauche, le sensible qui ne lâche pas des yeux la tribune où siège une mère disparue. 



Le grand entretien n'est pas disponible en ligne.

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