Paul Auster revient avec un livre monumental

4 3 2 1, ou les quatre vies possibles d'un jeune homme dans l'Amérique d'après-guerre. Entretien avec l'écrivain new-yorkais qui signe là son très grand livre.
Par Oriane Jeancourt Galignani

paul austerLe merveilleux essayiste et penseur Edward W.Said intitulait un de ses derniers livres, On Late Style. Il y développait l'idée saugrenue et audacieuse, que les très grands créateurs, dans la dernière partie de leur vie, développaient des idées, des formes inédites, qui avaient maturé dans leur oeuvre, en silence, pendant des dizaines d'années. Dans la vieillesse, l'artiste se réinventait. Ainsi Verdi composait Falstaff à quatre-vingt ans, et par cette comédie, assumait un tournant musical dans son oeuvre qui exerça une influence déterminante sur Puccini et d'autres. A la fin de sa vie, il est devenu un autre. Paul Auster n'aura pas quatre-vingt ans avant 2027, mais son dernier livre, 4 3 2 1, marque un tournant radical dans son oeuvre. Et, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes, son late style se révèle dans un livre consacré à la jeunesse. Ou plutôt à quatre jeunesses, puisque l'on suit quatre existences, quatre possibilités du même personnage : Archibald Ferguson. Un roman d'apprentissage, sans aucun doute, au sens biologique du terme : on suit, page à page, les métamorphoses d'un esprit, de l'enfance à l'adolescence, de l'adolescence à l'âge adulte. Son accès à la connaissance, son éveil sexuel, la vision qu'il ébauche de lui-même. Auster s'offre le temps de nous décrire le moindre bouleversement du quotidien, même infime dans ce roman bien plus psychologique, intérieur, furieusement naturaliste que ses précédents. En cela, il quitte cet univers semi-fantastique, trouble, qui fut le sien, pour se rapprocher de l'enquête proustienne : le questionnement du détail, le prolongement infini des scènes. Ce que Knausgaard poursuit aussi avec moins de talent mais avec le succès que l'on sait. Si ce n'est qu'Auster a toujours été un écrivain de fictions, un artiste d'imagination tel qu'il le prouve une nouvelle fois dans ce livre, riche de centaines de personnages, et de destinées. Plane sur ce livre l'ombre du Grand Roman américain, de récits ancrés dans l'épopée américaine. Car qui est Archibald Ferguson sinon l'incarnation de cette jeunesse d'après-guerre, témoin passionné de l'Amérique contemporaine, et de ses transformations brutales, subites des années 60, 70 ? Archibald est né là où Paul Auster a grandi, dans la classe moyenne de Newark dans le New Jersey, fils de Rose et de Stanley, et arrière-arrière-petit-fils, d'Ichabold Ferguson, immigré juif qui, arrivé à Ellis Island et au moment de donner son nom, s'est empêtré dans son yiddish, héritant d'un prénom aussi ridicule qu'Ichabold, et d'un patronyme aussi typiquement américain que Ferguson. Ouvrir le livre par l'arrivée d'un juif à Ellis Island, n'est-ce pas d'emblée se placer dans le grand récit national ? Ferguson est enfant amoureux de sa mère, la joyeuse, fumeuse et indépendante Rose : « quand il serait assez grand pour nouer ses lacets tout seul et ne plus mouiller son lit, il allait se marier avec elle ». Ferguson 1, 2, 3 et 4 ne connaîtront pas la même destinée : l'un perd son père, l'autre bénéficie de la richesse de ses parents qui finissent par divorcer, le troisième doit travailler jeune pour gagner sa vie, le dernier n'a pas le temps de se poser ces questions... Auster se fait joueur d'échecs borgésiens, en menant plusieurs parties de front, et en interrogeant ainsi l'Amérique, et sa propre existence, même s'il nous jure qu'il ne s'agit pas d'un roman autobiographique. Ainsi, des années universitaires des Ferguson sans doute les plus riches du livre : l'un est à Princeton, l'autre à Harvard, le troisième à Paris. Tous trois écrivent déjà de la fiction. Tous trois assistent ou réagissent aux manifestations contre le Vietnam. Tous trois choisissent de ne pas s'engager pleinement dans le combat politique, mais de se consacrer à leurs oeuvres. L'un écrit une fiction imaginaire, l'autre un roman autobiographique, le troisième un roman comique. Avec virtuosité, Auster place des passages de ces livres des Ferguson dans le livre qui devient un lieu de confrontation des styles, des formes, des lieux de l'imaginaire. Comme s'il voulait nous rappeler qu'il ne s'est jamais figé, n'a jamais été de ces auteurs à succès qui «font le job».. Auster se veut en Flaubert, écrivain en mouvement, qui tourne le dos à la statue de sel de la «star des lettres new-yorkaises». Si la toute fin du livre, la « résolution » est critiquable – on ne s'attendait pas à un penchant démonstratif chez Auster – ces mille pages révèlent en effet une puissance psychologique, historique et formelle démultipliée. Paul Auster viendra en France en janvier, à Paris et au Havre, où il est l'invité du festival Le Goût des autres, avec sa femme, Siri Hustvedt, mais nous n'avons pas pu attendre, et, un soir à Paris, un après-midi à New York, nous nous sommes longuement entretenus avec lui par téléphone. Il achevait une tournée mondiale pour ce livre, mais a trouvé le temps de se montrer attentif, précis, et amusant...

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Photos : Alessandro d'Urso/LUZphoto/Leemage

 

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