Pascal Quignard

"je suis heureux d'avoir quitté depuis des années tout le jeu social"
Par Oriane Jeancourt Galignani

Pascal Quignard, prix Goncourt 2002 pour Les Ombres errantes, propose avec son dernier roman, Les Solidarités mystérieuses, une somptueuse histoire d'amour et de fraternité. le temps d'un entretien, l'auteur nous fait partager son univers, son obsession des origines et son regard sur le monde d'aujourd'hui.





Pascal Quignard est un homme qui tombe. De cette chute, il fait sa littérature : une longue histoire d'êtres déchus. Lorsque l'homme nous fait face, long, fin, beau, on pense aux plongeurs qu'il aime à décrire dans ses derniers livres. Tendu vers nous, cherchant ses mots comme s'il les prononçait pour la première fois, cet homme, lorsqu'il parle,  se met à nu et s'immerge dans le coeur des choses.  Dans ses romans, n'est-il pas sans cesse question de corps étreints, consumés ou engloutis ?  Il aime les écrivains qui « changent de corps » nous dit-il en prélude, et lui-même ne recule face à aucune métamorphose.  Pour l'écrivain, le roman implique de se réincorporer, d'abandonner un temps les angoisses et les faims de sa propre chair pour revêtir les mots et les souffrances d'une autre. Si le taoïste qu'il est devenu ne croit pas à la transmutation des âmes, il croit à la réincarnation dans le roman. Sans doute est-ce pour cela que Madeleine, l'anorexique de Tous les Matins du monde ou Ann Hidden, l'artiste de Villa Amalia se révèlent ses plus beaux personnages. Elles lui ressemblent par leur souffrance et leur solitude mais lui demeurent étrangères par leur féminité.

L'héroïne du dernier livre, Les Solidarités mystérieuses, Claire Methuen, s'avère la plus troublante des créatures quignardiennes.  Jamais il n'y eut d'individu apparemment plus éloigné de l'érudit prix Goncourt. Cette traductrice et mère qui choisit, au milieu de sa vie, de tout quitter pour retourner dans sa Bretagne primitive demeure jusqu'au bout du roman une énigme. Si elle part d'abord poursuivre une histoire d'amour avec Simon, un homme qui ne veut pas d'elle, elle choisit ensuite de vivre au milieu de la nature avec Paul, son frère dont elle ne s'était jamais sentie proche. Dans cette nature battue par les vents,  aride et sublime, elle brûle son corps sur les falaises d'un océan qui ignore son martyre et trouve une forme de grâce auprès d'un frère qui seul parvient à l'aimer. Claire dépasse en sauvagerie tous les individus créés par l'écrivain.  Quignard abandonne dans ce roman ses portraits d'artistes  de Terrasse à Rome à Villa Amalia, pour mettre à nu les liens qui unissent les hommes. S'il fallait illustrer le roman, ce pourrait être par le dessin d'une main tendue, celle d'un frère qui empêche sa soeur de se noyer. Là réside la mystérieuse solidarité du titre, dans cette indestructible union qui n'appelle ni désir, ni passion, seulement le triomphe de la vie sur l'anéantissement du corps.

« Les femmes ont besoin des hommes afin qu'ils les consolent de quelque chose d'inexplicable », écrit-il. Sous la plume de Quignard, les êtres s'ébattent pour échapper à une blessure première dont ils ont à peine le souvenir mais qui sourde dans leur universelle angoisse. Dans son enfance au Havre, Pascal Quignard connut une phase d'autisme, puis fut un jeune garçon anorexique. Il connaît donc les douleurs premières et inexplicables. Depuis, il ne cesse de s'interroger sur l'origine des êtres, comme à travers sa réflexion sur l'art préhistorique ou par la singulière pensée de l'amour développée dans Vie Secrète ou La Nuit sexuelle.

Seulement, dans ce roman-ci, l'essentiel n'est pas dit. Grâce à la fragmentation de l'écriture, la transformation de Claire, d'être désirant à femme-nature, ne se lit que dans les silences du récit. Même la musique, si chère à Pascal Quignard, est étouffée par le grondement de l'océan. Cette femme se perd-elle ou se sauve-t-elle ? L'écrivain laisse son lecteur libre de choisir, et réussit à abolir la frontière entre suicide et disparition.

 Dans son dernier essai, La Barque silencieuse, l'écrivain disait avoir  réussi à « apprivoiser l'abîme et à  en faire un compagnon ».  Lui qui fut proche de Paul Celan dans les années 60, partageant avec le poète le goût de la traduction, croit-il réellement qu'il soit possible de vivre auprès de l'abîme ? Oui,  par la danse, pourrait-il nous répondre. Dans quelques semaines, il s'envolera au Japon, et sur les ruines de Fukushima, il participera à un spectacle de Buto. Cette danse japonaise a été inventée pour figurer la violence du siècle d'Hiroshima. C'est donc une nouvelle métamorphose que ce passionné d'Ovide accomplira, dans les cendres d'un monde perdu.





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