On danse toujours au-dessus du volcan

John Banville, auteur de l'inoubliable La Mer, Booker Prize 2005, ou du Livre des aveux, signe un des plus puissants romans de l'automne, La Lumière des étoiles mortes. Rencontre avec cet Irlandais brillant et roublard pour parler désir, vieillesse, mémoi
Par Oriane Jeancourt Galignani

entretienC'est un homme qui vieillit, et qui renie la catastrophe de la vieillesse. John Banville fait de l'âge venant, dans La Lumière des étoiles mortes, le territoire d'une nouvelle liberté. Est-ce une façon saugrenue de dire que le fameux romancier irlandais, lauréat du Booker Prize pour La Mer, l'ancien critique du New York Review of Books et de l'Irish Times connu pour sa liberté de ton, sa férocité – on a tant glosé sur sa rivalité avec Ian McEwan en Angleterre –, l'auteur de polars qui signe sous le pseudonyme de Benjamin Black, l'autodidacte de la middle class s'amusant à écrire un roman satirique sur les dieux grecs (The Infinities) n'aurait, à soixantehuit ans, plus rien à se prouver ? Peut-être. Faut-il encore accepter l'idée qu'un artiste cesse un jour de se défier ? Non, Banville, s'il joue de son âge, c'est en auscultant sa mémoire : un vieil homme, dans son dernier livre, c'est mille hommes réunis dans une salle qui racontent chacun leur histoire.

Cet homme, Alexander Cleave, sait ce qu'il en est d'assumer des rôles : il est comédien. On le connaît, il est déjà apparu dans des livres précédents de Banville, comme L'Éclipse, en pleine carrière théâtrale. Cette fois, il est sur le point de commencer un nouveau rôle au cinéma, celui d'Axel Vander, autre personnage bien connu des lecteurs de Banville, intellectuel à double vie, brillant et dangereux. Alex poursuit une vie silencieuse auprès de son épouse, dans le deuil d'une fille disparue. Alors qu'il se prépare à la métamorphose du jeu de comédien, nécessaire dépouillement de soi, il s'offre le luxe de réinventer sa vie, c'est-à-dire de la revivre, par la mémoire. C'est dans l'enchevêtrement d'un souvenir obsédant, celui d'une passion éprouvée à l'adolescence pour Mrs Gray, mère d'un ami et héroïne sexuelle d'une petite ville irlandaise, et d'un souvenir tragique, le suicide de la fille d'Alex, malade psychiatrique, c'est dans ces deux gammes qui se superposent, se répondent, interfèrent dans l'esprit d'Alex, que Banville déploie sa maestria littéraire. Il n'a jamais été aussi proustien. Ainsi, de cette scène de sexe où l'on ne sait plus qui du vieil homme, de l'adolescent ou du nourrisson agit : « L'odeur de lessive et l'odeur du savon ou de la crème que Mme Gray avait utilisé pour son visage me ramena directement au lointain passé de ma toute petite enfance. Je me fis réellement l'effet d'un bébé incroyablement grand, me tortillant et piaulant sur cette femme maternelle et pleine de chaleur. » La loi du temps est abolie par une simple odeur de savon. C'est la madeleine de Proust, les rognons de Joyce, la brutale incursion du passé, de ses fétiches, dans un présent nourri par l'oubli. Mais la mémoire ne suffit pas à un romancier et entre vite en compétition une autre force ruminante dans l'esprit d'Alex : l'imaginaire. Ainsi racontet- il lorsqu'il voit Mrs Gray nue pour la première fois et en la caressant lui découvre une marque laissée par un sous-vêtement : « Ce cordon rose autour de sa taille me bouleversait profondément, tant il évoquait de, tendres châtiments, d'extrêmes souffrances – je songeais sans doute au harem, à des houris marquées au fer et ainsi de suite – et allongé, la joue contre son ventre, je parcourais lentement du doigt cette ligne fripée... » Le désir revient ainsi, page après page, pour transfigurer cette Madone des années cinquante en Vénus orientale, grande aventurière adultérine, visage de la « Félicité terrestre » – Banville s'amuse comme un fou à recycler les clichés sentimentaux dont s'abreuve un garçon amoureux –, sans que jamais on ne sache réellement ce qui anime cette Célia Gray. Ce mystère né du désir répond à l'autre question du livre, la noire énigme du suicide de la fille, Cass. Là réside l'audace de Banville qui met en parallèle plaisir sexuel d'un adolescent et perte d'un enfant, tels qu'ils se mêlent dans le fatras immoral de la mémoire. « Elle [Mrs Gray] était la féminité dans son essence, le standard même par lequel, consciemment ou autrement, j'ai mesuré toutes les femmes qui sont venues après elle dans ma vie ; toutes, sauf une. Et qu'est-ce que Cass aurait pensé d'elle ? Comment les choses se seraient-elles passées si Mme Gray avait été la mère de ma fille, et pas Lydia ? [...] C'est comme si le monde avait décrit une sorte de demi-cercle et m'était apparu sous un angle méconnu, du coup, me voici aussitôt plongé dans ce qui ressemble à un chagrin heureux. » 

Inverser la courbe habituelle, non du monde, mais de la vision d'un homme, Banville y parvient. En parfait immoral, plus nabokovien que freudien, il relance un homme entre les deux femmes perdues de son existence, le laisse errer entre elles, ravi et brisé. Peu importe, le bonheur n'est qu'une affaire de plus à imaginer. Il s'amuse de tout cela, John Banville, lorsqu'on se retrouve dans le jardin de l'Institut italien. Le temps de déchiffrer son accent irlandais, je souris déjà à sa première blague.

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