Norman Manea

Par Vincent Jaury

Après le Retour du hooligan, Norman Manea fait paraître un roman, L'Enveloppe noire, et Les Clowns. Le dictateur et l'artiste, un recueil de textes polémiques sur la Roumanie de Ceausescu, ses hommes politiques et ses intelectuels. A cette occasion, Transfuge a intérrogé l'écrivain sur l'état du monde.



Cioran écrit d'un essai de Manea, La Roumanie en trois phrases : « C'est ce que j'ai lu de mieux sur le cauchemar roumain ».

Cet essai passionnant vient de paraître aux côtés d'autres textes dans Les Clowns : le dictateur et l'artiste. On y parle de censure en Roumanie communiste, de Mircea Eliade, des rapports entre artistes et dictateur, de la Garde de fer - mouvement fasciste et antisémite des années 30 - et de Cioran.

Le cauchemar, c'est d'abord celui des juifs de Roumanie. Norman Manea le racontait dans son roman Le Retour du Hooligan : une vie, autobiographie fictionnelle où l'auteur, exilé à Berlin-Ouest en 1986 puis à New York en 1989, revient sur sa terre natale, la Roumanie, en 1997. Les fantômes du passé réapparaissent : ils ont le visage des bourreaux, des visages qu'il connaît bien puisque ce sont ceux des Roumains qui massacrèrent trois cent cinquante mille juifs, c'est-à-dire la moitié de ceux qui vivaient sur le territoire. Après les Allemands, les Roumains furent les plus sanguinaires. Là où vivait Norman Manea, dans cette région de Bucovine dont Celan disait qu'elle était faite d'hommes et de livres, ils furent quasiment tous assassinés. Antonescu, dictateur qui prend le pouvoir dès septembre 1940, pactise avec Hitler. Son obsession antisémite n'avait rien à envier à celle du Führer. Manea le cite dans un de ses articles : « Tout le monde doit comprendre qu'on ne se bat pas contre les Slaves, mais contre les juifs. C'est une lutte sans merci. Ou nous gagnons et le monde sera purifié, ou ils gagnent et nous devenons leurs esclaves. » Il installa à la hâte un camp pour les juifs en Transnistrie, à l'Ouest de l'Ukraine, dont nous parle Manea dans un roman très fort, L'Heure exacte, où il est envoyé alors qu'il n'a que 5 ans. Il se souvient, dans son texte Felix Culpa, d'un pogrom oublié, celui de Iasi, moins connu que celui de Baby Yar, et pourtant beaucoup plus sanglant. Il se souvient aussi d'un crime de la Légion : « Il faut mentionner le barbare meurtre rituel des juifs, y compris des enfants, le 22 janvier 1941, aux abattoirs de Bucarest (pendant que les assassins “mystiques” chantaient les hymnes chrétiens). » Dans cette Légion, appelée aussi Garde de fer, un des plus forts mouvements fascistes et antisémites des années 30 en Europe, figuraient des intellectuels, dont l'érudit, spécialiste des religions, Mircea Eliade, et le poète philosophe Cioran. Manea fait un portrait du premier d'une grande justesse : par quel paradoxe cet esprit si ouvert - il s'intéressait aux religions orientales - a-t-il pu être si fanatique ? Il raconta dans un texte publié aux Cahiers de l'Herne sa rencontre avec Cioran, invité à dîner dans sa petite chambre, accompagné comme toujours de sa femme Cella. Là aussi, par quel mystère ce génie nihiliste a-t-il pu dire en 1937 : « Aucun autre politicien contemporain ne m'inspire une sympathie plus grande que Hitler » ? Le cauchemar pour les juifs n'est pas passé. Le révisionnisme, comme me l'a appris Norman Manea, atteint aujourd'hui le plus haut niveau de l'État.

Le cauchemar fut ensuite communiste. Manea est resté jusqu'en 1986 en Roumanie, autant dire qu'il a subi la terreur imposée par Ceausescu quasiment jusqu'à la fin de son règne. Le totalitarisme est le sujet de son dernier roman, passionnant, L'Enveloppe noire. De quoi s'agit-il ? Tolia, ancien professeur, est devenu réceptionniste à l'hôtel Transit, à Bucarest dans les années 1980. Il déambule dans la ville, se perd dans ses rêves, agace tout le monde par ses longs monologues érudits. Une seule chose l'aiguille : l'enquête qu'il mène, à partir d'une enveloppe noire, afin de savoir comment son père a pu mourir quarante ans auparavant. Il croise des personnages tous plus farfelus les uns que les autres, qui tentent d'échapper à la normalité totalitaire : Matei Gafton est plongé dans les archives pour comprendre la période fasciste d'Antonescu ; Irina réfléchit sur l'amour ; Ianuli, révolutionnaire, ne se retrouve pas dans le communisme dévoyé dans lequel la Roumanie s'est engagée... Mais tout cela n'est-il pas qu'une farce ?

On est dans Kakfa, pour le fantastique, pour cette terreur que diffuse cet État omniprésent et peu visible. Les individus sont suspects, tout est grotesque, tout semble irréel. Mais on peut penser aussi à Dostoïevski : Manea nous dit, comme l'auteur russe dans ses Carnets du sous-sol, que les hommes ne sont pas des machines. Ces personnages déraisonnent, se perdent, agissent à l'encontre de leurs intérêts, à l'encontre des lois et de l'esprit communiste. Non, ils ne sont pas transformés en machine, ils continuent à vivre, à penser, à débattre de philosophie, de métaphysique. Hors du rang. C'est la grande force des romans de Manea : montrer qu'il y avait encore de l'Être possible dans un système totalitaire, une résistance de la vie intérieure. Détraquée, certes, atrophiée, oui, mais quand même là. La destruction de l'Être ne fut jamais totale.

J'ai décidé de faire un grand entretien avec le romancier engagé. Nous aurions pu ne parler que de littérature. Mais un écrivain est aussi un homme pris dans l'Histoire, bien mieux : il sent l'histoire. Il a trop à nous dire sur le monde d'hier, une Roumanie dont la responsabilité génocidaire demeure méconnue - il faut lire l'extraordinaire livre de Matatias Carp, Cartea Negra, Le Livre noir de la destruction des juifs de Roumanie 1940-1944 - tout comme sa période communiste, et sur le monde d'aujourd'hui, avec une résurgence possible, sous d'autres cieux - en terre d'Islam - d'un totalitarisme. Manea n'a pas eu le prix Nobel de littérature, bien que son nom circule sur les listes. C'est une compatriote, Herta Müller, romancière de moindre qualité, qui vient de l'obtenir. Manea a dû être déçu, mais il a répondu avec courtoisie à ma première question.



Le grand entretien n'est pas disponible en ligne.

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