Nina Bouraoui

L'écriture au corps
Par Anonyme

Nina Bouraoui, prix du Livre Inter pour La Voyeuse interdite et prix Renaudot pour Mes mauvaises pensées, revient avec Nos baisers sont des adieux. Une variation sur le désir, dans une écriture­ charnelle et poétique. Pour Transfuge, Nina Bouraoui évoque son passé, son oeuvre, ses influences. Rencontre.


On ne le croirait­ pas à la voir comme ça, menue et souriante dans l'ambiance feutrée d'un bar huppé, mais Nina Bouraoui l'avouait dans Mes mauvaises pensées, elle est « sans limites ». La fille à l'état civil métissé, père algérien, mère française, la garçonne du sud de la Méditerranée virée écrivain de l'autre côté de la Grande Bleue, habite une « zone floue », un entre-deux ouvert à toutes les déferlantes du désir, à toutes les secousses de l'amour des femmes.

Nos baisers sont des adieux, son dernier roman, collection éclatée de vignettes bousculées par la puissance de la sexualité, chronique les raz-de-marée du désir. Des premières explosions des sens dans l'Alger des années 70 aux caresses du Paris d'aujourd'hui, le moi est submergé par « cette folie qui me dépassait ». Mais c'est toute son oeuvre, forte de plus d'une dizaine de romans à ce jour depuis l'inaugural La Voyeuse interdite, en 1991, qui retrace, dans un même appétit d'écriture et de vie, les invasions répétées du moi. Le désir, mais aussi la famille, le monde tout entier - l'identité est une digue fragile, battue sans relâche. Et Nina Bouraoui, faisant écho à tout un pan de la littérature contemporaine, de Marguerite Duras à Chloé Delaume, ne cesse de s'interroger : à quoi sert l'écriture de soi, aujourd'hui, alors que la personnalité est ballottée voire menacée par toutes ces turbulences ?

D'abord, c'est la famille - la mère surtout, on n'y échappe pas, elle vous embrasse de « cet amour inouï qui donne le vertige » (Mes mauvaises pensées), son corps et son passé vous obsèdent. Comme chez Marguerite Duras, comme la mère de L'Amant qui « occupe la place du rêve », elle est omniprésente. Et on a beau l'aimer sans réserve, il faut s'en affranchir : « Ma mère me téléphone tous les soirs et parfois je ne veux pas lui parler. »

La violence est en sourdine, mais on entend le choc de l'amour et de la haine qui déchire l'enfance chez Duras et que Nina Bouraoui portera au même paroxysme dans Le Bal des murènes : « J'ai honte de la haïr et de l'aimer tant, à en vouloir me pendre », lâche le fils. Et c'est l'écriture qui peut permettre de sortir de cette fascination, en constituant une identité propre : « Ma personnalité s'est formée à partir de ce langage, du langage qui possède. » Comme Marguerite Duras, encore, dont l'Aurélia Steiner se définissait par ce verbe : « J'écris. »

La mère n'est pas la seule à obséder les personnages de Nina Bouraoui : ce qui vous traverse et vous envahit, c'est aussi la totalité de l'expérience, comme un trop-plein. Sensations, souvenirs : « l'oubli n'existe pas » (Avant les hommes). Comment écrire, comment fixer ce flot débordant ? En invoquant l'ombre tutélaire d'Hervé Guibert, le « seul auteur » de Nina Bouraoui. Car Guibert, c'est d'abord celui qui a tout dit de lui-même, c'est l'inspirateur de « ma théorie de l'écriture qui saigne » : « je dois tout dire pour tout retenir » (Mes mauvaises pensées).

Mais l'élève admirative se sépare du maître lorsqu'il s'agit de savoir jusqu'où on peut aller dans cette fixation de l'intimité. Est-il possible, est-il souhaitable de prétendre à l'exhaustivité ? Guibert faisait flèche de tout bois, y compris sa propre mort : « ne pas laisser perdre cette source de spectaculaire immédiat, viscéral », écrivait-il dès ses débuts dans La Mort propagande. Pas question, rétorque Nina Bouraoui : « J'écris sur le sensible, c'est une écriture vivante, je suis un auteur vivant » (Mes mauvaises pensées).

Ce qui nous engloutit, on peut certes vouloir le fixer - mais on peut aussi, légitimement, le craindre. Ces rues d'Alger avec lesquelles l'héroïne de La Voyeuse interdite « fait corps », ce monde avec lequel on se fond, c'est aussi celui où rôdent les hommes « chacals citadins, violeurs de conscience », où planera, dans Garçon manqué, le spectre angoissant de la guerre d'Algérie. Il est urgent de se protéger, de déjouer la violence qui happe. La meilleure cuirasse ? L'écriture, qui, seule, « protégera du monde » (Garçon manqué). Une écriture pensée comme un subtil équilibre entre le vrai et l'inventé : « Il y a des auteurs qui masquent, d'autres qui ont choisi la vérité, moi je suis entre deux. »

C'est une étiquette souvent confuse, et Nina Bouraoui ne l'aime guère. Pourtant, elle rejoint Chloé Delaume, la championne de l'autofiction, pour qui cette dernière « est une négociation de la douleur », autorisant « l'injection de la fiction » parmi « des faits et événements si strictement réels que le “je” ne sait que s'y cogner ». Devant le monde et le tourbillon destructeur de la violence, on peut dresser les remparts de la fiction, d'une fiction mâtinée de réalité. Mais il s'agit non pas de se calfeutrer, seulement de parer les coups. Car, de toute façon, il y aura toujours quelque chose qui nous emportera, irréversiblement : la langue.

Parce que, si Nina Bouraoui a répudié l'affolement lyrique de La Voyeuse interdite, si elle a même ralenti les pulsations de son écriture en lorgnant, dans Appelez-moi par mon prénom, sur Benjamin Constant, ses phrases gardent leurs respirations accélérées, leurs glissements de cascades lyriques. « J'étais allongée dans son jardin, je ne voulais plus bouger, c'était le début du printemps, la terre vibrait sous moi et je vibrais sur la terre, c'était une réponse, de l'une à l'autre, de l'une vers l'autre, un secret partagé », lit-on dans Nos baisers sont des adieux.

Chez Nina Bouraoui, l'écriture a toujours affaire à un moi débordé, englouti par le désir, par la famille ou le monde. Un débordement qu'elle s'efforce de contrôler, en tentant d'y échapper comme Marguerite Duras, de le fixer comme chez Hervé Guibert ou de s'en protéger à la façon de Chloé Delaume. Mais l'écriture est aussi un débordement en soi, une crue de la langue. Elle est du côté de la maîtrise « et » de l'exubérance, elle est sage « et » folle. À l'instar de Nina Bouraoui, elle est double : raison­nable comme l'esprit français, solaire et ardente comme l'Algérie.



Le grand entretien n'est pas disponible en ligne.

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