"NEW YORK est morte"

Figure mythique de la culture rock américaine, l'écrivain Nick Tosches nous reçoit à New York, à l'occasion de la parution de Moi et le diable, roman de sexe, d'addiction, et de vampires.
Par Oriane Jeancourt Galignani

Si le diable a ses yeux-là, me dis-je sur Canal Street en embrassant Nick Tosches, l'enfer ne peut pas être totalement sinistre. Il faut reconnaître que le soleil rasant de l'automne à New York – ou est-ce le double cognac qu'il vient de boire ? – les fait tourner bleu de méthylène. Nick Tosches, en fine chemise blanche, blazer, cigare à la main, si fidèle à son image de dandy de l'underground new-yorkais, me fait ses adieux avec cette séduisante désinvolture qu'il n'a pas quittée pendant nos deux heures d'entretien. Si j'ai retrouvé l'écrivain culte du rock américain depuis plus de trente-cinq ans sur Watts Street, petite rue étrangement calme de Lower Manhattan, oubliée de la foule de Chinatown, snobée des snobs de SoHo, empruntée par la faune sympathique de Tribeca, c'est pour un livre à la même étrange séduction, Moi et le diable. Fable d'un vampire contemporain, d'un homme vieillissant qui chasse les jeunes femmes, il s'agit d'un roman de perdition – au sens romantique et non religieux du terme. Un grand roman sur un alcoolique et les histoires qu'il se raconte, qui s'emparent de lui, qui le métamorphosent. Un livre qui, l'air de rien, d'un homme, Nick, vous fait quitter la rive, et vous mène, au fil de ses déambulations new-yorkaises, dans des chambres de femmes masochistes, des bars où l'ambiance pousse au meurtre et entre des cuisses mordues au sang : bref, au coeur des fantasmes de Nick Tosches. Loin d'être un délire, il y dévoile un sens de l'absurde que peut-être seul un homme qui connaît l'alcool et sa traîtrise, cette impression de lucidité qui vous envoie dans les illusions les plus cauchemardesques, peut atteindre. Ajoutons à ça un humour permanent : ainsi cette scène où une jeune femme montre à son amant, dans son studio new-yorkais, une roue de bois, un fouet et un imperméable transparent, l'attirail parfait d'un film érotique médiéval hongrois. Bref, Tosches nous balade dans ses visions éthyliques, mais sans jamais nous perdre ou nous ennuyer, puisque au centre de ces tableaux comiques, inquiétants ou sexuels, la voix du narrateur nous guide, ce Virgile terriblement sincère qui, même lorsqu'il devient vampire ou dialogue avec le diable – oui, Tosches va jusqu'à convoquer Méphisto dans son roman –, demeure juste. Avec ce mélange d'érudition et de connivence qui lui est propre, il peut raconter la mort de son père et, en parallèle, les images qui l'habitent : singes morts au Vietnam enlacés les uns aux autres, sphinx qui vomit, saisissantes captures de mythes, de figures de la destruction. Lors de notre rencontre, la chute de Tosches s'inscrit dans un cadre scorsésien, le Soho Cigar Bar ouvert spécialement pour nous avant dix-sept heures par Lee Ringelheim – qu'il en soit ici remercié, l'heureux homme qui possède ce lieu mythique –, puisque ce bar apparaît plusieurs fois dans Moi et le diable, havre de Nick. On n'y boit pas de café, mais des vodkas et whiskies sur des fauteuils en skaï et sous le ricanement de Jack Nicholson,

[...]

EXTRAIT... ACHETER CE NUMÉRO

Retour | Haut de page | Imprimer cette page
 
Abonnez-vous au Club Transfuge !