Mon livre est un éloge de l'adolescence

De livre en livre, Santiago H.Amigorena poursuit son autobiographie. Les Premières Fois nous plonge dans son adolescence et ses amours éternels. Plus proustien que jamais. Photos Franck Ferville
Par Vincent Jaury

grand entretienAutant le dire dès les premières lignes, je ne suis pas d'accord avec Santiago Amigorena. Avec l'idée qui traverse le dernier roman de l'auteur, Les Premières Fois , que les années 70 furent un havre de douceur, puis qu'à partir de 1983, date à laquelle Mitterrand trahit le socialisme, la France sombre dans la noirceur. Mon enfance et mon adolescence se sont déroulées dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix et furent pour moi un havre de douceur.

On voit bien qu'il prend l'Histoire pour son histoire. Mais il n'en est pas dupe et ouvre des pistes de réflexions par ce biais. La création peut se nourrir d'un mensonge primordial qu'on se fait à soi-même.

Ses années de douceur, d'adolescence, d'avant la chute, d'avant sa chute, sa première défaite amoureuse, Philippine, en 1983, sont retracées avec une grande justesse dans ce livre. C'est une histoire de jeunes filles en fleurs que nous compte cet exilé romantique argentin. Christine, Béatrice, Delphine, Hélène, Tina, Marianne... Il a le suffrage à vue notre Casanova du Lycée Rodin et de Patmos pour les vacances d'été. Les jeunes filles sont des oeuvres d'art pour ce jeune esthète qui pense déjà qu'on ne peut aimer la beauté des filles sans passer au moins par la peinture. Vermeer et d'autres qu'il découvre avec grande émotion en ces années capitales où l'on forme son goût. C'est un éloge de cet âge que fait ce livre, de la puissance que l'on croit infinie de son corps, d'une grâce de l'enfance pas encore disparue.

L'âge de la contemplation pour Amigorena fit qu'il n'accepta aucun rapport sexuel avant ses dix-sept ans, sur une plage de Patmos avec un Suisse allemande, Marianne. Pour lui la première fois sera synonyme d'entrée dans le monde adulte. Entrée dans le cercle de l'enfer de la mélancolie et de la tristesse, mais il ne le sait pas encore.

J'ai passé une heure quarante chez lui, dans le Xe arrondissement de Paris, trois immensespièces lumineuses qui sont sa boîte de prod mais dans lesquelles il s'est installé. Il n'y a aucun meuble, l'ambiance est monacale. Quelques très vieilles bibliothèques en bois grillagées aux murs. Et des livres en cuir reliés. Un homme qui aime les passés. Une photo de Julie Gayet la mère de ses deux enfants, mais aucune de Juliette Binoche, avec qui il partagea aussi sa vie. Le début de l'entretien se déroule dans ce silence absolu, cérémonial (nous sommes face à face à son bureau). La cérémonie s'interrompt après que j'ai eu un petit coup de chaud, et plus décontracté, je finis l'entretien allongé sur une méridienne.

Il me murmure quelques secrets que voici.

Vincent Jaury : Je lance l'enregistrement...

Santiago Amigorena : Je vais essayer de parler un peu plus fort qu'habituellement, car je parle toujours à voix basse...

V.J. : Oui s'il vous plaît. Avant de commencer de parler de votre livre, on est ici dans ce lieux magnifique, c'est chez vous ?

S.A. : Je vis dans ma boîte de prod...

V.J. : C'est votre activité principale ?

S.A. : Je coproduis mes propres films. Ceux de mon associé Christophe Loizillon qui fait des objetsc entre docu et art contemporain. Et quelques autres choses... Et je produis le deuxième film de mon éditeur, Paul [Paul Otchakovsky-Laurens].

V.J. : Vous vivez de cela ?

S.A. : Oh non c'est mon activité de scénariste qui me fait vivre. Je perds plutôt de l'argent avec la prod. Quand les copains ne trouvent vraiment personne pour les financer, ils viennent me voir !

V.J. : Venons-en au livre. Comment pourriez-vous définir ce temps de l'adolescence qui est le grand sujet...

S.A. : Je savais dès le départ que j'allais faire un éloge de l'adolescence. L'adolescence n'est pour moi pas un âge ingrat. Les meilleurs mots ne sont pas de moi sur l'adolescence, mais de Proust. Il écrit qu'adulte nous pouvons regretter des gestes de cet âge là alors qu'au contraire nous devrions regretter leur spontanéité. C'est un âge qui peut être maladroit par excès de puissance.

V.J. : Vous faites effectivement un éloge de cet âge, mais, écrivez-vous, un « éloge grabataire de ce bon vieux temps »...

S.A. : Tout travail de mémoire comporte une part de nostalgie, quelque chose de négatif, de lourd. Cependant j'essaie de ne jamais tomber dans le ressentiment. Je n'arrive d'ailleurs pas toujours à l'éviter. D'autant plus que je fais dans ce livre un constat accablant des trente dernières années.

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