McInerney / Beigbeder

Par Frédéric Frédéric Beigbeder

J'ai fini La Belle Vie de Jay McInerney dans l'avion Paris-New York. Si mon Boeing s'était écrasé, je n'aurais pas été surpris.

C'est un roman sur la vulnérabilité des New-Yorkais. Le livre le plus émouvant, profond et humain de cet auteur qui nous avait jusqu'ici habitué à des personnages plus arrogants, futiles, frivoles (ce qui n' est nullement un reproche, bien au contraire). De toute façon, j'ai toujours pensé que les frimeurs étaient les êtres les moins sûrs d'eux ; sinon pourquoi frimeraient-ils ? Mais dans ce nouveau texte, les snobinards des romans de McInerney ont du plomb dans l'aile (si j'ose dire, s'agissant de victimes collatérales d'un attentat aérien).

Quand j'écrivais Windows on the World, je me suis souvent demandé ce que Francis Scott Fitzgerald aurait écrit sur le World Trade Center s'il avait vécu cette expérience fondatrice de notre siècle. Eh bien, La Belle Vie, c'est ce livre. C'est comme si tout d'un coup toutes les têtes-à-claques de Wall Street se giflaient elles mêmes avant de déclarer la guerre à l'Irak ou à George Bush. Un exercice salutaire ! Imaginez si Fogiel en faisait autant en direct : quel pied ! C'est le roman le plus défoulant de l'année (en plus d'être un grand roman d'amour, avec des morceaux de bravoure comme McInerney sait les trousser : réceptions mondaines, dîners alambiqués, enfants défoncés, riches paumés...). Une lecture troublante, qui repose sur une idée formelle d'une exceptionnelle simplicité (empruntée aux publicités pour les lotions anti calvitie) : avant/après. Parce que dans tous les moments forts de nos vies, il y a un avant et un après. Un bon romancier n'a qu'à comparer les deux pour faire pleurer son lecteur. Cette méthode infaillible a plutôt réussi à Dostoïevski, Proust, Patrick Modiano, etc.

Nous avons réalisé cet entretien grâce à la patience de Fabrice Lardreau, dans ma chambre du Gramercy Park Hotel, en mangeant des croque-monsieur et en buvant du Coca light. La veille j'avais visité le Beatrice (la succursale du Baron ouverte par André sur la 12e Rue ouest), c'est dire si j'avais la gueule de bois. J'espère que cela ne se voit pas dans notre entretien. Jay McInerney a beaucoup changé depuis la dernière fois que j'ai bouffé avec lui (c'était à Paris, chez Allard, en décembre 2003). Il s'est remarié à une riche héritière, il a écrit un essai sur le vin, il a consacré les cinq dernières années de sa vie à ce roman qui lui a (enfin) redonné sa place sur l'échiquier littéraire américain, celle d'un enfant terrible qui s'est bonifié avec l'âge, lui qui a apporté des sandwichs aux sauveteurs sur Ground Zero, tous les jours pendant trois mois. Plus nous parlions, plus je me disais : normal que ce type-là porte le même prénom que Gatsby le magnifique.







Le grand entretien n'est pas disponible en ligne

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