Maylis de Kerangal

Par Oriane Jeancourt Galignani

Prix Médicis pour son succès Naissance d'un pont, la formaliste Maylis de Kerangal revient avec Tangente vers l'Est. Dans ce nouveau livre, le mythique Transsibérien est le décor de la fuite d'une jeune Française avec un soldat russe déserteur. Kerangal, aventurière de la langue, nous explique son travail.

Au début du chapitre des Caractères consacré aux « ouvrages de l'esprit » La Bruyère affirme quelque chose que nous, pauvres commentateurs de l'époque, ne devrions pas oublier : « Tout est dit et l'on vient trop tard depuis sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent. » Il écrit à la fin du XVIIe siècle. Après lui viendront Sade, Freud, Proust, Joyce. Le sentiment de terminer le monde est une maladie qui court les siècles. Mais ce qui nous intéresse est ailleurs. Que fait La Bruyère pour écrire quelque chose d'un tant soit peu nouveau ? Il fréquente les gens de métier, se tient au courant des industries, des jeux, des systèmes philosophiques, des sciences, des opinions... Partout où des mots neufs apparaissent, inusités dans les livres, il les recueille et en dispose. Les Caractères se lisent avec bonheur grâce à cette avidité de mots justes, à cette recherche de précision, qui réinventent le style classique. Plus de trois siècles plus tard, Maylis de Kerangal suit la même voie, celle d'une pionnière de la langue. En 2008, le somptueux Corniche Kennedy nous révélait qu'il était encore possible de trouver de nouveaux mots pour dire les corps, ceux de jeunes adolescents qui plongeaient du haut d'une falaise sur la Côte d'azur. En 2010, Naissance d'un pont révélait que la démesure du monde pouvait se lire à partir de ses chantiers et des hommes qui s'y affairent. Cette année, elle signe un texte court, composé dans le Transsibérien au cours du voyage qui a réuni un certain nombre d'écrivains français (Mathias Énard, Fernandez...) en 2010, Tangente vers l'Est. Dès le titre, elle nous promet un mouvement furieux, une fuite ininterrompue, celle d'une femme qui quitte un homme aimé au fin fond de la Russie, embarque dans ce train d'hommes et d'armées qu'est le Transsibérien dépouillé de son halo romantique. Dans la fuite, elle rencontre l'aventure offerte par un corps d'homme, Aliocha, innocente figure que l'on pourrait croire échappée des Frères Karamazov. La supplique que la narratrice étrangère lit dans les yeux de cet adolescent nous rappelle aussi que dans les guerres du Caucase - elles ne sont pas nommées, mais dans un train russe aujourd'hui, où peuvent se rendre des jeunes recrues combattantes ? - l'innocence est des deux côtés sacrifiée. Vitesse et précision, les deux secrets de Maylis de Kerangal, une femme solaire et pourtant recluse dans la littérature. Pour dire les hommes, elle a le goût du détail, penche plus du côté de Dürer que de Rembrandt, croit à la fine gravure plutôt qu'aux huiles. On pourrait la croire formaliste, elle préfère se désigner comme une observatrice du réel et de ses aspérités. Ainsi fait-elle apparaître les soldats dans le Transsibérien : « Ils sont nombreux, plus d'une centaine, des gars jeunes, blancs, pâles même, hâves et tondus, les bras veineux, le regard qui piétine, le torse encagé dans un marcel kaki, futes camouflages et slips kangourous, la chaînette religieuse qui joue sur le poitrail, des gars en guise de parois dans les sas et les couloirs... »

Elle trace son sillon, celui d'une voix qui s'élève au coeur des foules ou sur les terres perdues de notre époque. Elle a choisi cette fois la Russie dont, elle l'écrit, elle a « une vision tragique et lacunaire ». Mais un de ses plus beaux livres, Ni fleurs ni couronnes, s'ouvrait déjà dans un pays sauvage, hors de l'histoire, l'Irlande. Comme si elle choisissait toujours de s'exiler pour atteindre ses contemporains. Cette amatrice de westerns cherche la frontière de nos sociétés occidentales, là où la sauvagerie prend le pas sur la culture. Dans l'entretien qu'elle nous a accordé, Maylis de Kerangal révèle la cohérence de son univers, l'inlassable travail sur la langue, la rigoureuse justesse de son écriture. Cette ancienne poétesse s'inscrit dans un mouvement qui, de Jean-Philippe Toussaint à Pascal Quignard, réaffirme la nécessité d'une langue pour gagner de nouveaux territoires sur le vide. La Bruyère peut être heureux, tout n'a pas encore été écrit.

Critique:

Une femme au coeur des steppes russes et un déserteur qui essaie d'échapper à son destin. Tangente vers l'Est orchestre un étrange face à face. Hélène et Aliocha, retranchés dans une cabine du Transsibérien, partagent leur fuite vers l'Est. L'une déserte l'amour, l'autre la mort possible dans une guerre absurde. Ils ne parlent pas la même langue mais vont déjouer ensemble ceux qui les traquent. Un récit qui épouse le mouvement du train, le silence de la forêt sibérienne et le trouble érotique d'un homme et d'une femme. 

Le grand entretien n'est pas disponible en ligne.

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