Mathias Enard

Par Oriane Jeancourt Galignani

Après Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, Goncourt des lycéens 2010, Mathias Enard dans L'Alcool et la Nostalgie, nous raconte l'errance d'un personnage détruit par la passion. Il invoque la Russie mythique des grands auteurs et la confronte à celle des junkies d'aujourd'hui. Un livre magnifique de l'un des jeunes romanciers français qui montent, qui a décidé, dans la lignée de Blaise Cendrars ou d'Olivier Rolin, que la littérature doit être un regard sur le monde d'aujourd'hui.


Mathias Énard vieillit. Non qu'il surveille son coeur, investisse dans une maison de campagne ou s'éprenne d'une thésarde en théologie, strip-teaseuse le week-end, non, Mathias Énard vieillit comme un arbre se ploie, et rejoint ses racines. Mathias Énard vieillit, il enterre la jeunesse, la vraie, la violente, celle de l'amour et de la souffrance, celle qui tend vers l'infini et s'embourbe dans le présent. Dans son dernier roman, L'Alcool et la Nostalgie, il compose le requiem d'une jeunesse perdue.

Où les funérailles de la jeunesse pouvaient-elles se dérouler ? Énard, qui se promène dans le monde comme un Parisien sur les grands boulevards, offre à son récit un décor de mort-vivant : la Russie d'aujourd'hui. Son narrateur, Mathias, erre donc parmi ce peuple qui croit vivre sans passé, mais qui rampe sous le poids de ses illusions mortes. Mathias oscille entre la Russie qui le sauve, peuplée des fantômes de Mandelstam, Dostoïevski, Axionov, Chalamov - silhouette de résistant pliée sur le chemin de la Kolyma - et la Russie qui le tue, cette Moscou infernale où la femme qu'il aime, Jeanne, a rencontré l'homme qu'elle aime, Vladimir. Seulement, Vladimir aime Mathias, au moins autant que Jeanne le désire : le trio est en place, la danse tragique peut s'enclencher. Or, l'ingéniosité romanesque d'Énard réside dans son choix de commencer le roman à la fin de l'amour, lorsque la passion a déjà détruit les protagonistes. Dès la première page, Vladimir a disparu, Jeanne est au-delà de la douleur - elle ressent même le besoin de se suspendre à des crocs de boucher pour ressentir encore quelque chose - et Mathias choisit la fuite en train, dans ce no man's land qui a pour nom Sibérie, croyant y semer les démons de Paris et Moscou. Il n'est donc plus question de savoir si la tragédie aura lieu, mais si l'on survit à la tragédie. En d'autres termes, se remet-on de sa jeunesse ? Rien n'est moins sûr. Henri Taine résumait, il y a plus d'un siècle, cette première existence de l'homme : « De vingt à trente ans, l'homme, avec beaucoup de peine, étrangle son idéal : puis il vit ou croit vivre tranquille ; mais c'est la tranquillité d'une fille-mère qui a assassiné son premier enfant. » Les personnages d'Énard sont à l'instant de cette fausse tranquillité, au moment où le mensonge peine encore à s'installer et où l'idéal vient de claquer la porte.

Et, comme dans tous les livres de Mathias Énard, la géographie trace les contours de la chute du personnage, le lieu devient mouvant, comme une prémonition rêvée de l'existence à venir. Ainsi, il décrivait le Liban ravagé par la guerre dans son premier roman, La Perfection du tir (2 003), lorsque l'environnement guerrier devient, pour ce snipper isolé, le mirage créé par sa folie meurtrière : « Je ne savais plus si j'étais celui qui tirait ou celui sur lequel on tirait. » L'homme-machine, dominé par son fusil et une rage sans objets, l'écrivain dressait alors un portrait puissant de ce qu'est un guerrier à notre époque ; un aliéné. Dans les romans d'Énard, les frontières se brouillent, le paysage, celui que nombre de ses personnages contemplent à travers la vitre d'un train ou la planque d'un tireur, suit le tracé du délire des hommes. Mathias Énard a découvert le monde par ce Moyen-Orient qui gronde depuis si longtemps : Damas, Téhéran puis Beyrouth, ce passionné de littérature arabe et persane partit à vingt-cinq ans dans la Perse qu'il adule au point d'en apprendre la langue et d'y vivre. Il découvre, au coeur de l'absurde guerre du Liban, ce secret qui fera naître La Perfection du tir et bientôt Zone en 2008 : l'empire de la violence sur les hommes. Zone, roman-monstre salué par toute la critique, monologue sans ponctuation qui nous plonge dans l'esprit d'un bourreau : Francis Servain Mirkovic, l'homme qui a le sang de toute la Méditerranée sur les mains. Cloîtré dans l'enfer de ce cerveau ruminant l'horreur du siècle, le lecteur ne parvient ni à fuir cette voix sans âme, ni à lâcher ce voyage ferroviaire sur les rives de la Méditerranée, redevenue, en un triste temps, le centre du monde.

L'Alcool et la Nostalgie se démarque apparemment du fracas de l'histoire pour épouser le romantisme noir d'une jeunesse qui se meurt. Or, ce texte, né d'un voyage d'écrivains en Sibérie, assume aussi le désespoir d'une âme russe balayée par la modernité. Une âme russe ? Tchékhov l'a pourtant écrit : « Cette fameuse âme russe n'existe pas. Les seules choses tangibles en sont l'alcool, la nostalgie et le goût pour les courses de chevaux. » La Russie d'Énard a l'ivresse et la tristesse évoquées par Tchekhov, mais aussi la voracité contemporaine d'un pays tourné vers le Dieu dollar. « La Russie nous mangeait comme un ogre » écrit-il. La Russie, comme le reste du monde, n'a plus de place pour les descendants de Tchekhov, ni même pour les exilés qui suivent la route de Dostoïevski, en Sibérie.





Le grand entretien n'est pas disponible en ligne.


 


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