"Le fossé social sera le grand sujet de la littérature américaine"

Jonathan Dee signe avec Mille excuses un brillant roman sur la communication des puissants et leur singulière faculté à la contrition publique et médiatique. L'auteur des Privilèges nous plonge dans un Manhattan dominé par un jeu de dupes.
Par Oriane Jeancourt Galignani

Jonathan DeeJonathan Dee a pris conscience d'un fait révolutionnaire : la vie de la plupart des gens se passe dans un bureau. Sept à neuf heures par jour, cinq jours sur sept, la plupart d'entre nous ne traversent pas le lac Baïkal ; ne s'adonnent pas à des orgies secrètes dans un hôtel de la 5e avenue ; ne discourent pas, un Martini à la main, dans un bar lambrissé, ni ne fomentent une conspiration pour mettre fin au capitalisme. Non, notre vie se résumerait plutôt à ce sentiment d'Helen, personnage central de son dernier roman, Mille excuses : « Elle avait l'impression d'être un instrument. Mais de quoi ? Elle avait pris un travail pour nourrir sa famille, et ce travail s'était pris d'une passion sans complexe pour elle. » Comme Helen en fait l'expérience tardive – elle affronte la nécessité de travailler à cinquante ans –, le travail s'empare de vous, on s'en réjouit ou on s'en désole, mais on n'a pas réellement le choix : il faut gagner sa vie, et d'un même élan, se mettre au service d'un « collectif de production », comme le disait Engels dans le monde d'avant-hier. Jonathan Dee est l'écrivain de cette petite aventure contemporaine, celle de l'entreprise et de la métamorphose intérieure que suppose le travail contemporain. Il nous mène dans ces bureaux, ces cantines, ces salles de réunion, furetant à la recherche de ces infimes frustrations, humiliations, enthousiasmes, succès, voyant un salarié guetter son bulletin de salaire ou sa mutuelle avec l'attente d'un pèlerin aux environs de La Mecque.

Ce pèlerinage prend la dimension d'une initiation dans Mille excuses : Helen, femme au foyer contrainte de travailler, va peu à peu révéler son talent pour « la gestion de crise » : Helen excelle à orchestrer les confessions des hommes de pouvoir. Ces exercices de contrition médiatique, si fréquents, depuis Clinton s'excusant le 17 août 1998 face à la nation américaine d'avoir eu une « relation inconvenante » avec Monica Lewinsky jusqu'à Lance Armstrong et sa tournée d'excuses à la télévision et sur Twitter, relèvent en effet du rituel religieux tel que le concevaient les puritains américains au xviie siècle : public et expiatoire. En suivant Helen, une bonne mère de famille de province propulsée dans le New York des relations publiques pour accoucher la culpabilité des hommes de pouvoir – et ainsi les absoudre aux yeux de l'audience –, Dee accentue cette essence ritualisée de la scène médiatique. Helen s'interroge-t-elle sur ce qu'elle fait ? Non, et c'est là son intérêt : le confesseur n'est que l'instrument d'un plus vaste spectacle. 

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