László Krasznahorkai

Grand entretien
Par Oriane Jeancourt Galignani

laszloLászló Krasznahorkai est un des écrivains les plus mésestimés en France. En quelques livres, ce Hongrois a construit une immense oeuvre réflexive et mélancolique sur le monde contemporain, largement saluée outre-Atlantique. Qu'il place ses romans au Japon, en Hongrie ou à New York, on y retrouve une constante quête de sens. À l'occasion de la parution de l'exceptionnel Guerre et Guerre, rencontre avec un écrivain à l'écoute du temps.  

 Dans un petit appartement de New York, une femme cuisine en silence. Elle est portoricaine et porte au visage les stigmates de coups qu'elle a reçus au cours de la nuit. Un homme la rejoint, s'assoit près d'elle et commence à lui parler. En hongrois, il lui raconte une histoire de voyageurs dans le temps, qui traversent la Grèce antique et l'Allemagne de la Renaissance jusqu'à la Suisse d'aujourd'hui. La femme ne comprend pas un mot de ce que dit cet Européen mais reste à l'écouter plusieurs heures. C'est un moment fort de littérature : y coexistent la violence muette du visage de la femme et l'espoir lumineux charrié par le récit de l'homme. Les deux ne s'opposent pas, mais se dissolvent dans le roman. Cette scène se répète plusieurs fois dans Guerre et Guerre, le roman qui vient de paraître de l'écrivain hongrois László Krasznahorkai. Méconnu en France, il est devenu depuis 1985 et son premier roman, Le Tango de Satan, pour les lecteurs d'Europe de l'Est, des États Unis et d'Allemagne, le mélancolique du monde contemporain. W.G. Sebald, avant de disparaître, saluait « l'universalité de son écriture », Susan Sontag, elle, évoquait son sens de l'apocalypse. Et c'est en effet de la fin d'un monde, comme Sebald l'avait fait dans Austerlitz, que Krasznahorkai part pour ouvrir son Guerre et Guerre. Un homme, Korim, dans une petite ville de Hongrie, est cerné par une bande d'enfants armés. Il s'apprête à mourir, mais avant, pour gagner un peu de temps, il commence à raconter une histoire. Ce récit qu'il poursuivra tout au long du roman, jusqu'à la cuisine new-yorkaise, met en scène quatre hommes éclairés, quatre humanistes qui, à travers les lieux et les époques, cherchent un lieu de paix, dans un monde perpétuellement en guerre. Seulement, où qu'ils aillent, ils croisent Mastemann, nom qui signifie « Satan » en hébreu. Cet étrange personnage annonce la destruction, et la prochaine fuite, des quatre « voyageurs du temps ». C'est donc le récit d'une errance insensée que raconte et écrit Korim, parti à New York pour mettre cette histoire en ligne, afin qu'elle ne disparaisse pas. On retrouve dans ce livre l'obsession de Krasznahorkai : l'idée d'une erreur commise dans l'histoire de la modernité (est-ce la Shoah, est-ce plus ancien ? On l'ignore), qui a rendu le monde tel qu'il est : un bug qui perdure. Dans un de ses précédents livres consacrés au Japon, et à la construction du Pavillon d'or, temple bouddhiste (Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau, Cambourakis), un personnage s'adresse au Bouddha et lui avoue : « Nous avons mal interprété chacune de tes paroles. » La faute est d'abord celle d'une mauvaise lecture du monde chez Krasznahorkai. Sans doute n'est-ce pas un hasard si dans Guerre et Guerre, le personnage principal est un lecteur, Korim, un type « avec une tête de chauve-souris » qui retranscrit sur Internet un manuscrit qu'il a aimé, sans bien tout comprendre. Cette idée d'une impossible lecture du monde révèle une vision noire, certes, mais qui peut aussi être comique, selon l'angle qu'il choisit. Ainsi, l'un de ses grands livres, La Mélancolie de la résistance, nous plonge dans l'étouffoir d'une petite ville de Hongrie, et se révèle aussi grotesque et déjanté qu'essentiellement pessimiste. 

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