La jeune littérature française se porte bien

Il n'y a pas un Dominique Fernandez. Il y a le voyageur, l'esthète, le romancier... Autant de facettes qui miroitent dans le dernier livre de l'Académicien, On a sauvé le monde, balade esthétique et cosmopolite de l'entre-deux-guerres dans la Rome mussoli
Par Introduction et propos recueillis par Damien Aubel

grand entretienA quelques encablures de Pigalle, là où froufroute le désir tarifé et où s'exhibent les lumières criardes des sex-shops, se niche un refuge d'esthète, où tout n'est que littérature, calme et volupté. C'est le port d'attache parisien d'un éternel jeune homme aux semelles de vent, Dominique Fernandez. Éternel, ou plutôt immortel, puisqu'il siège sous l'auguste coupole du quai de Conti. Mais loin de se laisser embaumer dans le vénérable uniforme, l'écrivain est, à quatre-vingt-quatre ans sonnés, plus vivant, plus fécond que jamais, comme emporté par cet élan irrésistible qui est aussi celui de son maître, Stendhal. Il y a un mystère Fernandez, le mystère de cette vitalité intacte, de cet esprit et de ces sens toujours en éveil.

Et voilà qu'entre les murs tapissés de livres de son appartement, sous l'égide raffinée des ouvrages d'art qui déclinent ses passions – l'Italie, la peinture... –, on l'écoute nous parler de son dernier roman, où l'amour, l'art et la politique des années trente se mêlent sur un tempo allègre et érudit. C'est du romanesque dans ce que le terme a à la fois de plus simple et de plus noble – une façon d'attiser sans cesse le désir de savoir du lecteur, de le pousser à tourner la page. Car Dominique Fernandez a conçu son roman comme une vaste énigme. Énigme de l'amour, d'abord. Un jeune Français, féru de Poussin, débarque à Rome en 1932, se réinvente en Italien, se fait appeler Romano. Homosexuel, il abrite ses goûts sous une façade irréprochable. Coup de foudre pour un autre garçon, Igor : Russe, spécialiste des icônes. Amours clandestines, qui sont le fil rouge d'un voyage dans le temps – la Rome mussolinienne – mené avec l'acuité d'un témoignage et le sens du détail grotesque d'un observateur vigilant des faiblesses humaines. Où l'on apprendra que le fascisme s'invitait dans les cuisines des restaurants et dans la composition des menus. Mais on ne répondra pas à la grande question : Igor, agent de l'URSS, se sert-il de l'amour de Romano, le manipule-t-il pour récupérer les plans d'un avion ? On ne le saura pas, qu'importe, et c'est là sans doute le vrai mystère de ce livre qui prend joyeusement la tangente et se mue en roman d'espionnage, Dominique Fernandez prenant un plaisir communicatif à tirer les ficelles du genre. 

Les deux amants partent pour la Russie. Suite du travelogue érudit : après la politique italienne, les églises et les musées romains, la bureaucratie et la peinture russes. Et comme dans la première partie, le mystère de l'amour s'enveloppe dans une autre énigme – celle de l'art. Poussin, le Caravage, Ilya Repine, les affichistes soviétiques : le roman défile comme une visite dans un musée imaginaire. Mais ces toiles ne sont pas seulement de fond : elles sont là comme des interrogations. Car Romano et Igor ne sont pas des James Bond gay, ils discutent, analysent, commentent, ce mystère perpétuel qu'est la peinture. Comment interpréter telle ou telle toile ? Qu'est-ce qu'une oeuvre d'art ? C'est l'ultime mystère d'On a sauvé le monde : réussir la fusion, harmonieuse, du roman et de la réflexion esthétique. Dominique Fernandez a trouvé le secret du roman total.

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