" L'Occident ne s'intéresse plus au sexe "

Mythologies américaines, ou les récits drôles et gonflés d'un jeune homme à qui le monde appartient. Rencontre, quelques années après parution, avec l'iconoclaste, le cosmopolite et le si peu académique Dany Laferrière
Par Oriane Jeancourt Galignani

lafferiereVous êtes là, et personne ne m'a prévenu ! » Dany Laferrière n'aime pas être en retard, même de cinq minutes. Trait américain d'un écrivain qui l'est un peu.  « Les Antilles, c'est quoi sinon l'Amérique ? » me dira-t-il plus tard, détendu dans ce café face à la gare de l'Est. À l'écouter, on se demande comment, à l'Académie française, parmi ses pairs, il défend son idée du monde, vaste lieu de villégiature où toute idée d'identité nationale devrait être dépassée. On reconnaît un peu en lui, qui abomine les axes « tracés par la colonisation », le Stefan Zweig du  Monde d'hier, qui s'offusquait qu'on lui demande ses papiers. Il évoque Montréal avec la même affectueuse distance que Paris : une légèreté réfléchie et joueuse dicte ses paroles et ses livres. Il n'appartient ni à la France ni à l'Amérique du Nord (demeure ce lien familial premier à Port-au-Prince sur laquelle il a écrit le si beau  Tout bouge autour de moi). Ce fut ce cosmopolite pourtant qui composa le poème juste de l'après-13-Novembre :  « Je marche [...] dans Paris/ depuis si longtemps déjà/ que je me demande/ qui habite l'autre. » Pas un instant il n'évoque les tueurs, les morts. Mais cette chronique d'un amour apaisé entre un promeneur et une ville a été mise en ligne, traduite, lue par un immense public qui a saisi cette délicate sensibilité dont Dany Laferrière fait littérature depuis trente ans. On a lu ce poème comme  Paris est une fête, en secrète célébration d'un retour aux jours heureux d'une ville figée par l'état d'urgence.

Il publie aujourd'hui une anthologie romanesque sous le nom de  Mythologies américaines. De ce titre, retenons que Dany Laferrière s'est construit des mythes, parmi lesquels il vit. Les premiers, fondateurs sans doute, naquirent de la compagnie assidue de Capote, Baldwin, Miller et Bukowski.  Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, publié en 1985 par un jeune homme, a suscité, d'abord par son titre, la passion des bien et des mauvais pensants, des féministes, des Américains, des commentateurs noirs. On sursautait à l'ironie sautillante de ce jeune Laferrière qui traquait en lui « l'esprit de la brousse qui empêche le Nègre de grimper tranquillement l'échelle judéo-chrétienne ». Vertu de l'autodérision ou inconscient occidental piégé dans sa propre saleté ? On riait, on s'indignait, on supposait la rage de ce jeune « immigré », sans cerner la désinvolture étudiée d'un écrivain dont l'obsession avouée était le désir, jouant sur le couple du Nègre et de la blonde, « deux pures inventions américaines », écrira-t-il quelques années plus tard dans  Cette grenade dans la main  du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?

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