"L'Italie est devenue un pays cynique"

L'Italien Walter Siti a écrit le grand roman de la finance, Résister ne sert à rien, lauréat du prestigieux prix Strega. Rencontre avec un auteur iconoclaste qui ne craint pas de se pencher de très près sur la société contemporaine, son goût de l'argent e
Par Introduction et propos recueillis par Oriane Jeancourt Galignani entretien traduit par Serge Quadruppani


entretienC'est un bruit de fond courant d'une maison d'édition à l'autre, d'un café à une librairie ; un désir grandissant plus encore qu'une question : à quand le grand roman de la finance ?

Celui qui l'écrirait, entend-on de plus en plus fort, deviendrait le Balzac des temps modernes, modelant un Rastignac des salles de bourses, héros indétrônable de notre époque. À cet espoir, Walter Siti a répondu. Résister ne sert à rien retrace les quarante premières années de Tommaso Arico, enfant obèse et matheux devenant au début des années 2000 un des plus riches spéculateurs financiers de Rome. Une pure fiction ayant les attributs de La Comédie humaine : le personnage ambitieux, l'inscription précise, documentée dans une époque ; le baroque d'une société finissante, celle du capitalisme industriel et bourgeois ; l'avènement d'un nouveau monde dominé par une oligarchie sans foi ni loi. Siti a vécu dans l'Italie berlusconienne, c'est évidemment dans ce présent romain qu'il a emprunté les attributs de son personnage et le bal grotesque l'entourant.

Seulement, Résister ne sert à rien n'est pas le roman qu'on attendait. Siti ne croit pas à la peinture de son époque, il n'a rien d'un balzacien, croit plutôt, comme Picasso, que « le réalisme, c'est l'impossible ». Ainsi, il ouvre son livre par une réflexion pseudoscientifique sur la prostitution ; cet essai fondé sur une expérience menée sur les singes met en lumière l'idée que tout être est foncièrement prostitué. Or, dans le premier chapitre, on découvre que cette expérience a été inventée, fiction ajoutée à la fiction. Siti se moque des romans qui, au nom de la pensée et de la documentation, croient parvenir à la vérité. Alors qu'at- il fait ? Quelque chose entre Le Satyricon et Tom Wolfe ; la décadence du dernier siècle de l'Empire romain et la folie du xxie ; le rire grotesque, le picaresque, la farce philosophique et le roman pressé contemporain. Siti n'annonce rien que nous ne sachions déjà (la victoire de l'argent facile, de la beauté, du spectacle). Mais à ce phénomène, il a donné quelque chose de nouveau : une langue. Il a incorporé le langage ultracontemporain des financiers à son écriture : le résultat est stupéfiant. Après lecture de Résister ne sert à rien, il ne sera plus possible d'entendre parler finances sans penser à cette langue gonflée, saccadée, plongeant à la fois dans le registre sexuel, sportif. Écoutez Tommaso évoquer sa stratégie d'enrichissement : « La voie principale, c'est le short selling, mais j'ai l'idée que d'ici peu, le jouet nous sera confisqué parce que les ventes à découvert vont être interdites... et puis naturellement, on peut trafiquer avec les swaps sur les matières premières, entre prix fixe et variable... et quand commence la balançoire, celle vraiment hystérique entre haut et bas, tu peux faire le straddle. »

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