L'inadmissible McCullers

Qui était Carson McCullers dont on célèbre cette année le centenaire ? Alors que les éditions Stock republient ses chef-d'oeuvres, Frankie Addams, Reflets dans un oeil d'or, L'Horloge sans aiguilles, Le coeur est un chasseur solitaire, et que la biographi
Par Oriane Jeancourt Galignani

"McCullers fut éternellement jeune fille de quatorze ans, féline elle aussi, dans son besoin d'amour, et lucide dans son constant rapport à la mort"

mccullers
New York comme à Paris, Carson McCullers a été adulée dès 1940, d'Henry Miller à Françoise Sagan, tous voulaient la rencontrer, l'écouter, observer le nouveau prodige de la littérature américaine. Puis, après sa mort en 1967, elle fut un peu oubliée, surtout en France. Mais en 1995, Josyane Savigneau publia une exceptionnelle biographie qui vient d'être rééditée (Carson McCullers, un coeur de jeune fille,  Livre de Poche, 2017), dans laquelle elle s'appliquait à remonter le cours de l'oeuvre et de la vie de l'écrivain, et à lui rendre sa place, centrale, dans la littérature du Sud des Etats-Unis. Elle en a fait une « personnalité à jamais « incorrecte »,« et définitivement inadmissible ». Mais qu'y avait-il chez McCullers que la société américaine de la guerre et d'après-guerre peinait à admettre, mais était prête à admirer ?

On ne sait d'elle a priori que peu de choses : elle est du Sud, comme Faulkner, et son cher Tennessee Williams. Comme eux, elle a hérité de cette enfance un tempérament tragique, une conscience de gauche fondée principalement sur l'inégalité raciale, un questionnement moral. Mais demeurent aussi beaucoup de « on dit » sur la vie et l'oeuvre de Carson McCullers : on dit qu'elle aimait plus les femmes que les hommes, mais elle a épousé un homme qu'elle a rendu malheureux par un tempérament tyrannique. On dit qu'elle a noyé son talent dans la bouteille, comme tant de natifs de la Géorgie, et qu'il n'était plus possible, après ses trente ans, de vraiment lui parler. On dit qu'elle a eu quelques idées, une vision du Sud, mais qu'elle demeure un écrivain mineur, détruite par les attaques, la gloire précoce, et la mort à cinquante ans, en 1967. On dit qu'il y eut deux Carson McCullers : la triomphante femmeenfant de 1940 arpentant les rues de New York en chemise d'homme, et l'handicapée aux idées noires repliée sur elle-même de 1950 et d'après, « le temps de la grande maladie ».

Ces jugements évasifs et cruels font penser aux « on dit » qui entourent l'oeuvre et la vie de Sylvia Plath : écrivain de femmes, écrivain interrompue, écrivain dépressif, personnage d'un couple nocif, écrivain à trop petite oeuvre, écrivain gâchée. Commençons par ce dernier poncif : quatre romans, deux recueils de nouvelles, une pièce et des adaptations sur scène, oui, c'est peu, mais si une oeuvre désormais se mesure et se pèse, on peut vous assurer que Marc Levy est le plus grand du siècle. Ecrivain dépressif, pas vraiment : Carson McCullers était sans doute douée d'une lucide gravité extrêmement présente dans ses livres, mais elle était surtout malade physiquement, des attaques nerveuses et une douleur constante que l'alcool soignait mal. Ce qui, en effet, créait un rythme de travail particulier, alternant les jours de grâce, productifs, et les jours de disgrâce, infiniment longs. Son premier roman, Le coeur est un chasseur solitaire  (1940),  commença par un an de travail n'aboutissant à rien, qui la porta au désespoir. Quant au dernier, L'Horloge sans aiguilles  (1961), il lui fallut plus de dix ans pour l'achever (principalement à la dictée, puisqu'elle était paralysée du côté gauche).

Mais pour l'écriture, ces difficultés n'affaiblissent pas : les meilleures pages sont celles qui sont extirpées de la disgrâce, de l'épuisement, du peu de temps, et d'énergie que nous offre la vie. McCullers est pour cela de la famille de Proust et de sa contemporaine Flannery O'Connor, un écrivain en lutte avec son corps, avec la phrase. Ecrivain interrompu, McCullers l'a été indéniablement, mais qui ne l'est pas ? Ecrivain de femmes. Oui, si cela signifie quelque chose. McCullers a crée de puissants personnages masculins, Malone, dans L'Horloge sans aiguilles  est l'un d'entre eux. Mais il est vrai que McCullers, particulièrement dans ce qui est considéré comme son chef-d'oeuvre, Frankie Addams  ( 1946), a balisé un espace extrêmement précis et peu exploré du féminin : le début de la métamorphose, l'adolescence. Non pas du corps, mais de l'esprit qui saisit les contours d'une réalité . Voilà son côté russe, comme elle aimait à théoriser la parenté fondamentale entre la littérature du Sud et la littérature russe. L'inaltérable sentiment d'abandon que ressent une conscience qui juge ceux qui l'entourent. En cela, sa vie de couple avec Reeves McCullers, aussi dramatique qu'ait pu être sa fin, l'a sans doute nourrie, parce qu' interpellée sur la femme qu'elle devrait être, et la femme qu'elle était, sur l'amour qu'elle ressentait, et l'impossibilité à vivre cet amour. Sylvia Plath, lectrice de McCullers, écrivait dans son poème, « Lady Lazare » : « Sur moi, femme souriante/Je n'ai que trente ans. /Et comme les chats je dois mourir neuf fois. » Sylvia Plath, par sa poésie, devint éternellement femme de trente ans, prête à mourir sans cesse. McCullers fut éternellement jeune fille de quatorze ans, féline elle aussi, dans son besoin d'amour, et lucide dans son constant rapport à la mort.

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