L'amour est maladie

Avec Marguerite et Julien, Valérie Donzelli prouve que les histoires d'amour fou, si elles finissent mal en général, font du grand cinéma. Rencontre avec la réalisatrice.
Par Damien Aubel

donzelliIl ne faut pas se fier aux apparences. Valérie Donzelli, lorsqu'on la rencontre un terne jour d'octobre, a un petit côté girl next door  dans son pull bleu marine tout simple. Un peu patraque, aimable, attentive, elle répond consciencieusement à nos questions. Sans se presser. Pourtant, on sent un courant de ferveur, un peu de l'intensité, de l'incandescence, qui électrise Marguerite et Julien, le couple fraternel et incestueux de son dernier opus, un roman filmé, à la fois somptueux et traversé par l'élan d'une ardeur juvénile. Marguerite et Julien , c'est l'éternelle histoire de l'amour fou, ici repeinte à neuf sous des couleurs romantiques et pop, n'en déplaise à Valérie Donzelli que le label « pop » laisse sceptique. Car tout le film, avec ses couleurs sang et nuit, est embrasé par l'incendie des sens et des coeurs. Et Julien (Jérémie Elkaïm, très bien en fils caché de Werther et de Fabrice del Dongo) et Marguerite (Anaïs Demoustier, qui redonne via ce rôle tout son éclat à l'adjectif « solaire », pourtant bien éculé par un usage critique aussi intensif que paresseux) reprennent le flambeau ô combien romanesque de l'attirance interdite, et ruent dans les brancards de la bienséance et des conventions. Et pour cause : ils sont frère et soeur, et cette anomalie incestueuse sape les fondements du monde huppé et conservateur dont ils sont issus (château, oncle ecclésiastique, chevaux, « grand tour » de rigueur pour l'héritier...). Valérie Donzelli est allée puiser dans cette histoire marginale, qui est celle des faits divers, source intarissable de fantasmes et de récits : Marguerite et Julien de Ravalet et leurs amours incestueuses ont défrayé la chronique au xvie  siècle, et aiguillonné l'imagination de Jean Gruault, qui avait proposé le scénario à Truffaut en 73. Mais le film, en dépit de – ou grâce à – sa flamboyance chromatique, n'a rien d'une vignette léchée ou d'une sage enluminure historique. Il égare en permanence. Orchestre un dérèglement permanent de tous les sens, moins au sens sadien (rien de crapoteux ou de lascif ici malgré l'inceste) que rimbaldien. En jouant sur le vertige d'images mémorables, à l'image de cette cavalcade effrénée qui se solde par la mort du cheval, abattu sous nos yeux. En fusionnant innocence enfantine et sensualité dans une étrange et indémêlable alchimie. En greffant l'allégresse ludique du roman-feuilleton (fuite des amants, déguisement) sur la virulence satirique, l'ordre des mâles, brutal, en prenant pour son grade avec le portrait du mari imposé à Marguerite. Vous qui entrez dans ce film, abandonnez toutes vos certitudes, vos catégories mentales confortables.

Et à écouter Valérie Donzelli, on sait quelque chose qui affleure sourdement derrière les mots de la jeune femme moderne. Et on finit par comprendre : l'actrice et réalisatrice est aussi, et peut-être surtout, une magicienne. Non qu'elle manipule des philtres aux relents douteux (l'inceste, dans son film, n'a rien de complaisant), ou qu'elle marmonne d'incompréhensibles incantations. Mais Valérie Donzelli fait éclore d'autres mondes. Suscite des univers enchantés par une lumière travaillée comme de l'orfèvrerie, où le temps est aboli. Où le cinéma de la première décennie du xxie siècle retrouve le souffle vital et immémorial de l'aventure romanesque. Où la féerie est infiltrée par la mélancolie. Et en bonne magicienne, elle sait qu'on ne crée pas ex nihilo. Qu'il faut savoir combiner, doser les ingrédients de ce sortilège qu'est le cinéma. Être consciente des aspects techniques tout en rêvant de contes et de châteaux.

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