Joyce Carol Oates

Par Vincent Jaury

En 1973, Joyce Carol Oates a déjà acquis une notoriété : elle a reçu le National Book Award pour « Them ». Parallèlement à son intense activité de romancière et de nouvelliste, elle va tenir son journal pendant de nombreuses années. Ce recueil passionnant est aujourd'hui publié en France. On y découvre l'écrivain sous un jour inédit. Professeur à Princeton, mariée, passionnée par l'écriture, elle consigne sa joie de vivre. Pour « Transfuge », Joyce Carol Oates revient sur cette période importante de sa vie.



Joyce Carol Oates a fait sienne la devise de Platon : « Une vie à laquelle l'examen fait défaut ne mérite pas qu'on la vive. » Toute sa vie, elle a écrit des romans, des nouvelles, des essais, des articles avec une frénésie inimaginable. Aujourd'hui, on découvre autre chose : parallèlement à ce travail, elle a tenu au fil des jours un journal, qui sort ces jours-ci pour une partie - celle qui va de 1973, alors qu'elle a 34 ans, à 1982 -, passionnant pour tous les lecteurs de la romancière qui veulent entrer dans son intimité.

  Les masques tombent. Pour ceux qui pensaient qu'à ses nombreux personnages féminins violés, mal-en-point, Oates ressemblait, pas du tout. Elle est une femme heureuse, enthousiaste, parvenant avec les années à trouver un équilibre, enfermée dans son appartement des heures entières à écrire. Son mari, Ray Smith, n'y est pas pour rien, vivant une vie de tendresse avec elle, d'amour amical, dirait Oates de leur très longue relation. La maladie, rôde, bien sûr, des crises de tachychardie arrachent Ray à la vie, des amis meurent, des parents vieillissent... Mais pour Oates, le bonheur reprend assez vite des couleurs à cette époque. Son enseignement l'enchante, ne cesse-t-elle de dire. Surtout quand on est à Princeton, dans un cadre idyllique, loin du monde. Un bonheur de proximité avec ses parents, Carolina et Frederic, et des rencontres intellectuelles permanentes à partir du moment où elle vit sur le campus de Princeton : John Updike, Joan Didion, Norman Mailer, Philip Roth, Bernard Malamud, Saul Bellow et bien d'autres. Rien que ça !

      Pour ceux qui pensaient qu'elle était un écrivain féministe, pas du tout, non plus. Au contraire, elle est contre ce mouvement, contre ces pensées simplistes, celles du bien contre le mal, des femmes contre les hommes. Oates écrit que la révolution sexuelle a été un désastre, que Mailer, ennemi numéro un des féministes, est un type bien. Ce qui effraie Oates chez les féministes : « Un désir de réduire tout le monde à la féminité. » Elle tourne à la dérision leurs préoccupations : «  Qu'importe que le monde se désintègre, que des gens meurent de faim, pourvu que des jeunes femmes dynamiques abonnées à Ms apprennent à provoquer chez elles des spasmes physiques...  et à affirmer avec jubilation leur indépendance à l'égard des hommes. On se demande bien quelle pourra être la prochaine libération ? Déclarer ouvertement sa cupidité, sa jalousie, ses rancunes, son infériorité... ? Sa mesquinerie ? Son imbécillité ? »

      On découvre aussi une femme d'une grande radicalité dans ses jugements intellectuels : Freud ? Il n'a rien compris à la mélancolie, il n'est que ce « Père simpliste de la psychanalyse ».  Kierkegaard ? « Qu'il est prétentieux (...) Il manque de profondeur psychologique... » Paul Valéry, Rilke « peuvent être considérés sous certains aspects comme des individus assez ridicules ».  Bref, les penseurs, les écrivains-penseurs, l'exaspèrent. C'est qu'il n'y a de réponses à rien, pour Oates. Du doute, certainement, mais des réponses, surtout pas. Elle ressent fortement « la précarité » des choses. Elle ne croit en rien, écrit-elle dans le journal.

      À rien ou presque : il y a le roman. « L'art passe en premier, doit passer en premier, et tout le reste est groupé autour, y est subordonné (...) Rien d'autre n'est permanent, rien n'est transcendant, en dehors de l'art. » Elle note dans son journal l'importance des impressions confuses, de Virginia Woolf, du naturalisme mais aussi du mythique et du gothique ; l'influence sur ses romans de la vie et non de la littérature ; l'absence de maîtrise du romancier quand il écrit son livre : l'esprit souffle où il veut, répète-t-elle tout au long de son journal.

   Et peut-être, enfin, la plus grande découverte en fin de journal. Savez-vous ce qui représente aux yeux de Joyce Carol Oates la plus grande perte de temps ? d'être interviewée. Alors nous avons perdu avec plaisir notre temps, le temps d'un grand entretien. Elle a aujourd'hui 70 ans, elle revient sur ces années, non sans perplexité.





Le Grand entretien n'est pas diponible en ligne.

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