Josef Winkler

Par Oriane Jeancourt Galignani

Avec Elfriede Jelinek et Thomas Bernhard, Josef Winkler est l'un des écrivains les plus fameux d'Autriche. Obsédé par son enfance, il fait de la Carinthie, sa région d'origine, une description terrifiante : sur ce territoire hostile règnent la haine de l'étranger - juif ou inverti -, une extrême droite forte, un obscurantisme et un catholicisme pesant. A l'adolescence, la lecture des poètes et des existentialistes lui apprend la libération par l'écriture. A l'occasion de la traduction en français de son ouvrage « Langue maternelle », qui clôt une trilogie critique sur le monde rural autrichien, « Transfuge » a rencontré un auteur à l'écriture marquée par une esthétique de la souffrance. 



Josef Winkler écrit, la mort penchée sur son épaule. Qu'il compose un tombeau, un masque mortuaire, une Pieta ou une nature morte, l'écrivain autrichien observe les hommes sur le point de mourir.  « Connaissez-vous l'histoire de la tombe de Julien Green ? » me demande-t-il, à peine l'ai-je rencontré. «  Julien Green aurait souhaité être enterré à Paris, mais l'évêque ne l'a pas autorisé. Il a donc choisi une tombe dans l'église d'une petite ville d'Autriche. Un jour, l'écrivain est venu visiter sa tombe et a glissé dans le trou prévu pour l'enterrer. Il se serait alors écrié “pas encore !” Quelques jours après, il mourait ». Sans cynisme, Josef Winkler se sent simplement plus familier des morts que des vivants.

   Ses romans gravitent autour d'une obsession : une enfance triste dans la campagne autrichienne ultra-conservatrice. Le village où a grandi le petit Winkler est maudit : incendié par des enfants au XIXe siècle, il a été rebâti en forme de croix, en signe d'expiation. Depuis, les adultes se vengent sur les enfants : le prêtre les terrorise, les parents les maltraitent.

    Langue maternelle, roman qui vient de paraître en France mais qui est paru en 1982 en Autriche, a reçu le très prestigieux prix Büchner. Il  plonge dans l'obscurantisme de cette communauté assoiffée du sang d'innocents : le sexe y est bestial, la solitude permanente et la tendresse, inexistante. Comme leitmotiv au roman : l'image de deux jeunes suicidés, deux garçons pendus dans une étable, entrelacés dans la mort. La mère, elle, ne parle plus, sinon pour annoncer sa mort prochaine. Plus que tout autre cruauté, cet hermétisme maternel a fait naître l'écrivain Winkler : « Mon écriture n'est-elle autre chose que le silence de ma mère sa vie durant ? » La langue maternelle n'a donc pas été transmise par la douce voix d'une mère mais dans la brutalité de cris masculins. Il a fallu bien des livres de Jean Genet, Edgar Allan Poe ou Nietzsche, lus en cachette dans les recoins de la ferme, pour transformer la langue en lieu de rédemption pour le futur romancier.

  Dans les romans qui suivent Langue maternelle, Josef Winkler tente de  fuir ses démons à Rome, à Naples ou à Bénarès ( Cimetière des oranges amères, Natura morta, Sur la rive du Gange) mais chaque visage d'enfant et chaque église le ramènent, malgré lui, en Carinthie. 

  Cet univers étroit d'une ferme autrichienne, entre un père borné et une mère mutique, Joseph Winkler en fait le théâtre d'un sublime martyr. Du catholicisme, il garde cette passion pour la souffrance. Dans une langue d'une extrême richesse, il écrit sa Passion. Lors de la réception de son prix, quand un journaliste allemand lui avait demandé : 

« pourquoi écrivez-vous ? », il avait simplement répondu : « lorsque le clocher d'une église catholique vous a un jour transpercé le coeur, il n'y a pas d'autre choix ». Peu de libre volonté chez Winkler, mais une fatalité, la vie et une colère, l'écriture.

   Cramponné à son crucifix, Joseph Winkler quitte parfois les cimetières pour faire preuve d'une sincère compassion. Natura morta , court texte-tableau à Rome,  peut aussi être lu comme un hommage à ceux que la vie oublie, ces jeunes marginaux abandonnés dans les rues des grandes villes.

   Cette tendresse pour les désoeuvrés se métamorphose parfois en désir violent : le jeune garçon devient alors l'objet d'une sexualité coupable, l'image du Christ est convoquée dans un érotisme homosexuel cru, influencé par Genet.

   A l'image du Roi pêcheur du Graal, la blessure de Josef Winkler ne cesse jamais de saigner et la quête qu'il entreprend au sein de la langue n'a qu'une seule fin : faire de cette souffrance versée, un chef-d'oeuvre. 





Le Grand Entretien n'est pas disponible en ligne

Retour | Haut de page | Imprimer cette page