Jonathan Ames

Par Sophie Pujas

Devenu célèbre avec la série Bored to death, Jonathan Ames revient avec un recueil de textes, Une double vie, c'est deux fois mieux. L'occasion de nous rappeler à son univers désabusé et frivole. Rencontre avec un ancien obsédé sexuel aujourd'hui quarentenaire apaisé.



Peut-on être hilarant et désespéré, trash et sentimental, mondain et solitaire, violemment nostalgique et profondément ancré dans son temps ? Jonathan Ames est l'homme des extrêmes qui se rencontrent dans un éclat de rire ou un serrement de coeur.  Une double vie, c'est deux fois mieux, publié aujourd'hui, est une plongée dans son univers déjanté en une série de textes. Hétéroclites dans la forme, tous dessinent les contours d'un regard hautement corrosif et provocateur. On y trouvera quelques nouvelles qui font la part belle à la confusion des genres et des sentiments. Mais aussi des textes issus des reportages de Jonathan Ames. Parmi ces derniers, une indispensable enquête au pays nébuleux des amateurs de velours côtelé. Un reportage à l'US Open, où il s'inquiète de l'harmonie perdue de la famille Williams, cette version abrégée du rêve américain. Un portrait de Marilyn Manson - « un romantique, c'est la plus attachante de ses qualités ». Mais aussi l'une des plus courtes (et sans appel) autobiographies en 8 mots qu'il nous ait été donné de lire : « C'est comme si mon coeur avait une sciatique. » Et même une brève bande dessinée relatant sa lutte épique contre une attaque de cafards... Autant de façons de se réinventer, en brouillant sans cesse les pistes entre réel et imaginaire, autobiographie et  faux autoportrait. Si Jonathan Ames est le personnage préféré de Jonathan Ames, c'est peu dire qu'il ne s'épargne pas, qu'il se décrive en père dépassé ou en amant pas toujours lucide ni au mieux de sa forme, ou en professionnel de la futilité. « Certains journalistes sont envoyés en Afghanistan ou au Darfour ou à Bagdad, écrit-il à l'occasion d'un reportage sur le Meatpacking District, le quartier en vue de New York. Moi, on m'envoie dans la Mecque du New York branché pour dîner dans des restaurants de grande classe et regarder les jolies filles. Que peut-on en déduire sur ma personne en tant que journaliste ? En tant qu'homme ? Rien de bon. Probablement que je suis un second couteau, un guignol, un plaisantin. » Mine de rien, le tout dresse un brillant portrait de l'air du temps, et d'une joyeuse désespérance contemporaine. C'est évidemment la série cultissime chez les vingtenaires Bored to death (rappelons que HBO a décidé de ne pas poursuivre sur la 4e saison, et qu'en ce moment même passe la 3e saison sur Orange Ciné Novo) dont il fut le concepteur, qui a porté à l'attention du grand public ce quadragénaire new-yorkais. Une délicieuse ode à la fragilité où une poignée de Don Quichotte mal taillés pour le monde lutte contre l'adversité ambiante, en terrain sentimental hostile. Autour d'un héros nommé... Jonathan Ames ! La nouvelle qui ouvre le présent recueil, où un écrivain à qui les livres de David Goodis et Raymond Chandler sont montés à la tête joue les détectives amateurs calamiteux, fut d'ailleurs le point de départ de la série.

Mais Jonathan Ames construit depuis deux décennies une oeuvre cohérente et audacieuse. On lui doit déjà trois romans où comme de juste, l'humour est son arme préférée. Je vais comme la nuit (Ramsay, 1990), salué en son temps par Philip Roth, suivait les tribulations du portier d'un restaurant chic de Manhattan. L'Homme de compagnie (Bourgois, 2001) relatait l'amitié salvatrice entre deux doux excentriques.  Réveillez-vous, Monsieur (Joëlle Losfeld,  2006) suivait les tribulations d'un écrivain perturbé et de son valet, nommé Jeeves en hommage à P. G. Wodehouse. Sa marque de fabrique ? L'étrangeté et la fragilité comme étendard, et la légèreté comme sport de l'extrême... « En ce qui me concerne, cela fait des années que je n'ai plus la moindre lueur d'espoir, écrit-il ici. Je ne suis pas un nihiliste, je suis un désespériste. Je ne me mets pas en colère contre le monde entier - je plonge tout droit dans la tristesse. » Rencontre avec un mélancolique redoutablement gai.



Le grand entretien n'est pas disponible en ligne.






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