"Je suis vieux, je vais encore au cinéma"

Bret Easton Ellis revient non avec un livre mais avec une websérie géniale, The Deleted, où l'on retrouve l'ambiance aseptisée, sexuelle, chic et sanglante qui a fait sa réputation d'écrivain. On l'a longuement interviewé sur sa série, mais aussi sur Holl
Par Oriane Jeancourt Galignani

bret easton ellisOn savait Bret Easton Ellis brillant ironiste et visionnaire, mais on ne le savait pas génie du mauvais goût. La première saison de The Deleted , la minisérie qu'il vient d'écrire et de réaliser, nous révèle à quel point il est doué pour jouer avec un monde connu, Los Angeles, des figures familières, la jeunesse californienne, et des codes empruntés au teen-movie, au film d'horreur, et à ce qu'oappelle désormais le « softporn ». Le résultat ? Un rapt. Celui du divertissement par l'art. The Deleted  commandé à Ellis par la plateforme de miniséries crée pour les adolescents Fullscreen, aurait dû être gentiment pornographique et sanglante, telle que l'impose le produit. Ellis y a obéi, sexe et violence sont de la majorité des plans, mais il a fait autre chose : un objet esthétique sans narration, une vision de corps somptueux, toujours à deminus, se heurtant ou s'aimant dans des chambres et des salons vitrés qui laissent voir, en une large perspective, un Los Angeles fantomatique, déserté, et bordé par cet océan menaçant. Un Los Angeles sous surveillance, peuplé de corps beaux et semblables, surtout lorsqu'ils sont reproduits à l'infi ni sur les téléphones, les écrans. Nul ne peut se cacher dans cette ville, à chaque fois qu'un couple fait l'amour, un autre l'espionne via le téléphone posé sur la table de chevet, ou l'interrompt par texto. L'intrigue de cette première saison de The Deleted  se fonde sur une grande passion américaine, la paranoïa : dès les premières images, on suit plusieurs jeunes hommes et femmes cachés dans la ville, ayant été membres d'un mystérieux Institut dont on ignore tout si ce n'est qu'il leur a transmis un appétit sexuel permanent. Deux visages deviennent particulièrement familiers : Amanda Cerny qui joue Breeda, physique spectaculaire et visage atone pour cette meurtrière robotique, qui s'est fait connaître en faisant la une de Playboy. Et Nash Grier, qui joue l'un des pourchassés, en couple avec Agatha, incarnée par Madeline Brewer, familière du monde des séries. Le nom de Nash Grier ne vous dit peut-être rien, il s'agit pourtant du garçon le plus populaire du monde. Ce grand adolescent aux yeux clairs a fait de ses blogs, puis de sa chaine sur YouTube, un lieu de retrouvailles et de culte pour la jeunesse mondiale. Il n'a rien de particulier, un charisme assez limité, mais transmet une certaine fatuité, une candeur persistante et une énergique et décomplexée envie d'en être qui font son charme d'époque. Bref, Bret Easton Ellis s'empare des fi gures les plus regardées sur le web, et les places dans une série à l'esthétique lynchienne, au scénario elliptique. On y retrouve la puissante noirceur onirique de ses romans à relire dans ses OEuvres complètes parues en hiver dernier en collection Bouquins. La dernière fois que nous l'avions rencontré, il y a plus de six ans à la parution de Suite(s) impériale(s)  (Transfuge  N43), son dernier roman, il nous recevait chez lui à Los Angeles, il avait parlé de littérature, et du monde d'aujourd'hui, ce monde post-empire disait-il. Cette fois-ci, nous l'appelons à Los Angeles où il vit toujours, dans cette ville qui l'a vu naître, cinquante-deux ans plus tôt. Il apparaît décontracté, rit souvent, tient à parler de cinéma, de l'hypocrisie d'Hollywood, de l'évolution du storytelling en série, et bien sûr de Donald Trump. Le milliardaire-président est l'un de ses personnages fétiches depuis qu'il en a fait le héros de Patrick Bateman dans American Psycho.  Et quoi qu'il pense de sa politique, Ellis ne peut s'empêcher d'être fasciné par le milliardaire provocateur dont il a pressenti la puissance de séduction il y a plus de vingt-cinq ans.

Oriane Jeancourt Galignani :Pour l'écrivain que vous êtes, quel est le défi majeur dans l'écriture de miniséries comme The Deleted  ?

Bret Easton Ellis : Le défi premier a été posé par le format : huit épisodes de moins de quinze minutes. Le format habituel des séries est plutôt de dix épisodes de plus de trente minutes. Je me suis donc retrouvé face à quelque chose que je n'avais jamais fait. J'avais écrit des pilotes pour des séries, ou des shows mais qui étaient chacun plus long, plus étayé que la saison entière de The Deleted  ! La très grande majorité des saisons de séries font quatorze ou quinze heures, la première saison de The Deleted  fait une heure et demie. Le deuxième défi , peut-être le plus grand, a été ensuite la direction d'acteurs. Nous avions très peu d'argent, très peu de temps, et beaucoup des acteurs n'avaient jamais joué dans quoi que ce soit avant...Le dernier défi a été de prendre l'ensemble de ce que nous avions tourné au cours des quatorze jours de tournage, et d'en faire quelque chose.

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