"Je ne suis d'aucun camp"

C'est le grand livre de la rentrée d'hiver, Terreur de Yann Moix. Ou comment par la littérature, revenir sur ces deux années tragiques que nous venons de traverser.
Par Vincent Jaury

yann moixVous pouvez être sûr que 80% des écrivains français se sont posés la question des attentats. Comment continuer à écrire  quand on est un écrivain français, après une catastrophe ? Comment continuer à écrire comme avant, avant d'avoir lu au petit matin dans votre café favori la une du Parisien du samedi 14 novembre 2015, "Cette fois, c'est la guerre".

Même le plus pur des dandys  écrivains aura du mal à ne pas faire une petite référence aux évènements. Les terroristes ont changé la France, les Français, les écrivains.

On ne mesure pas encore combien nous avons été modifiés par ces terroristes. C'est encore trop tôt. Et les pessimistes vous diront que rien n'est fini, que la catstrophe esy encore en mouvement. Les écrivains commencent à introduire cette histoire macabre dans la nôtre. Jean-Noël Orengo et Jérôme Leroy interviewés plus loin dans ce numéro s'y collent avec brio.

Avec Terreur, Yann Moix choisit le traité. Un recuel principalement d'aphorismes, ou le cheminement d'une pensée vers une autre, à l'instar de Nietzsche, mène à définir ce qu'est le terrorisme, à désigner ces hommes qui ont semé la terreur en France depuis janvier 2015. C'est intelligent de passer par l'aphorisme, il permet de ne pas en dire trop. De ne pas ajouter du commentaire laborieux aux millions de commentaires laborieux entendus  un million de fois depuis deux ans. Et surtout la forme courte permet d'éviter l'écueil numéro un qui pend au nez de n'importe quel écrivain, consistant à un peu trop humaniser ces terroristes. Et créer une empathie là où elle n'a pas sa place. La forme courte permet d'humaniser mais en pointillé. Le pointillé crée de la distance, de la froideur. Le pointillé est une éthique.

Exemple : « Y a-t-il des terroristes timides  » ? ou encore « A quand remonte la dernière fois où Coulibaly a souri  ? » 
Terreur  est un grand livre placide, traversé de fulgurances, d'idées neuves. Sur le sujet numéro un des débats français depuis deux ans, il est possible encore d'écrire des choses non dites, bravo à Yann Moix. Terrorisme et antisémitisme, terrorisme et sexualité, terrorisme et Islam, terrorisme et anarchisme, terrorisme et président de la République, terrorisme et nous tous : Moix analyse ces différentes équations avec une clarté qui a toujours été sa force, au peigne fin, lentement, assurément. Des cons diront que ces pensées sont médiocres parce qu'agréables à lire comme on disait à l'époque que le traité d'Alain Robbe-Grillet sur le Nouveau Roman était médiocre à côté des écrits obscurs donc brillants de Blanchot. Peu importe les cons. Le livre est construit sur des jeux de renversement. Il prolonge, rectifie, modifie et éclaire son sujet. Méthodiquement, dignement, sans scandale ni faut de goût. Terreur  est un régal, on y rit même sur quelques pages, d'un juste ton.

Moix attaque mais en douceur. Fermez la télé et ouvrez ce livre, il marque une date.

Vincent Jaury : Vous avez pris des notes, pendant ces deux dernières années, relatives aux attentats. Puis vous avez réécrit. Comment ce travail s'est-il effectué ?

Yann Moix : J'ai noté, sur des bouts de papier, des journaux, des livres (je n'ai pas de carnet), des tickets de carte bancaire, des réflexions sur le terrorisme et les attentats, comme ça, par fulgurances, obsédé que j'étais par cette question. La seule chose qui m'importait était de noter uniquement des choses que je n'avais jamais ni lues ni entendues ailleurs. C'est une expérience de pensée personnelle : comment, loin des gloses photocopiées les unes sur les autres, se frayer un chemin de pensée qui ne doit rien à personne. Non, évidemment, pour le seul plaisir de l'esthète, mais parce que je crois que, d'une certaine manière, une pensée solitaire est toujours plus riche, plus intéressante, dût-elle être contredite et même (et surtout) se contredire elle-même, qu'une pensée qui synthétise toutes les pensées des autres. Penser, c'est errer, c'est se retrouver seul sur un chemin de traverse, avec le risque de se perdre. J'ai ensuite recopié mes notes, les ai étoffées, puis ai beaucoup retravaillé sur les premières épreuves, les secondes épreuves, les troisièmes épreuves. Je n'étais parfois plus d'accord à cent pour cent avec moi. Alors j'ai injecté des nuances dans les versions successives, en tentant toutefois de laisser en évidence quelques contradictions. C'est un essai sans dogmatisme, bâti sur la solitude, l'humilité, l'errance. Ce n'est pas une écriture autorisée, de spécialiste : mais un cheminement solitaire dans l'époque.

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