"Je craignais de ne pas faire preuve d'assez de respect pour les victimes de la guerre et de la Shoah"

Écrivain chéri d'Obama, Prix Pulitzer 2015, Anthony Doerr réussit la prouesse d'écrire un grand roman naïf sur la Seconde Guerre mondiale. Toute la lumière que nous ne pouvons voir, ou la guerre vue par des yeux d'enfants.
Par Oriane Jeancourt Galignani

Un grand enfant chauve et ravi me serre la main dans le hall de sa maison d'édition. Chaleur contrainte du premier contact à l'américaine, mécanique huilée de l'auteur doing his job ? Non, Doerr, l'écrivain de l'Ohio au patronyme allemand, prix Pulitzer 2015, est un pur candide ; un comme on n'en rencontre jamais de l'Atlantique à l'Oural. Cette candeur se lit à chaque page de son roman, Toute la lumière que nous ne pouvons voir, un conte d'aventures sur fond de Seconde Guerre mondiale dans lequel notre vieil esprit européen a plongé avec l'enthousiasme d'un grabataire dans une piscine d'eau fraîche. On imaginait pourtant le saut difficile en entendant parler de ce bestseller implanté dans le Saint-Malo de la Seconde Guerre mondiale – mais qui sont ces Américains qui viennent sur notre terre nous raconter notre grande histoire ? –, construit autour de deux enfants, Werner, l'orphelin génie de la technique recruté par une école d'élite nazie, puis envoyé au front pour écouter les radios résistantes, et Marie-Laure, la courageuse jeune fille aveugle cachée à Saint-Malo. Je ne vous parle pas d'un diamant maléfique que tous recherchent... Doerr avait neuf chances sur dix de construire un Disneyland romanesque, dans la lignée du dernier roman de Donna Tartt, prix Pulitzer 2014. La structure même relève du funambulisme romanesque : Doerr passe d'un court chapitre à l'autre, du récit du jeune nazi à la survie de la résistante française sur plus de six cents pages, le genre de tour de passe-passe qui neuf fois sur dix perd son lecteur. Eh bien Doerr est le dixième, celui qui n'échoue pas. Il se révèle un grand romancier naïf, et ce, dès la première page, unique apparition des soldats américains du D Day dans les avions prêts à bombarder Saint-Malo : « Pour eux, cette cité fortifiée, dressée sur son promontoire, et qui se rapproche peu à peu, que nous ne pouvons voir a l'air d'une dent cariée, une chose noire et pourrie, un dernier abcès à crever. » La candeur d'Anthony Doerr se révèle dans sa maîtrise des images. À hauteur d'enfant, de bête, il exerce son oeil. Lui, le garçon passé par Montessori, fasciné par la littérature comme par la science, le fils d'une professeure de sciences naturelles devenu père aux fortes convictions écologiques, présente un évident air de famille avec l'autodidacte Mark Twain. Son observation précise de l'enfance en fait un héritier de l'auteur d'Huckleberry Finn, il emprunte à la sauvagerie, au chaos de l'enfance son lyrisme radical : « Dieu n'est qu'un oeil froid et blanc, un croissant de lune suspendu au-dessus de la fumée, et qui cille, qui cille, alors que la cité est progressivement réduite en poussière. »

De Twain, il a aussi l'audace frondeuse de celui qui ne rend pas de comptes à la tradition. Doerr s'octroie à certains instants une vraie liberté. Ainsi son personnage Werner, jeune nazi surdoué aux « cheveux blancs », échappe aux clichés, ne devenant ni héroïque, ni lâche, ni réellement nazi, ni réfractaire aux idées du régime, se laissant survivre au gré de son ventre douloureux et de son sang qui clapote « comme du mercure », passant dans son camion nazi de pays occupés en pays conquis dans une brume irréelle, celle des ondes des radios qu'il espionne. Or, ce Werner, le lecteur finira par refuser sa mort. Doerr réussit à créer un attachement à ce jeune nazi, à piéger le lecteur par sa compassion pour un jeune garçon du camp ignoble. Dommage qu'en contrepoint de Werner, le romancier se soit senti obligé de créer Von Rumpel, « méchant nazi » aux paroles et aux obsessions attendues, comme pour nous rappeler par cet inutile croquemitaine que l'Allemagne nazie comptait des hommes monstrueux. Dommage, parce que le plus monstrueux d'entre tous s'avère Werner, aussi pitoyable soit-il, enfant dressé à espionner et à tuer. Ce détournement de l'enfance, Doerr le retrace avec justesse dans l'école Napola par laquelle passe Werner, lycée d'élite nazi, que l'on avait notamment découvert dans Le Roi des aulnes. Comme Tournier, Doerr fouille les esprits corrompus dès l'âge tendre.

Face à cette noirceur s'impose Marie-Laure, angélique icône qui existe grâce au monde qu'elle nous fait voir. L'ultime grâce du roman s'exprime dans ce pan du réel que Doerr fait apparaître par sa narration d'aveugle, par exemple lorsqu'elle relate le bombardement qu'elle vient de vivre : « C'est comme si le sous-sol avait été infiltré par les racines d'un arbre géant, poussant au centre de la ville, dans un square inconnu, que cet arbre avait été arraché par la main même de Dieu, et que le granit venait avec, des monceaux, des blocs et agrégats se détachant en même temps qu'on déracine le tronc... » Sans doute fallait-il une aveugle à Anthony Doerr pour développer de telles images. D'un rire aigu, il s'amuse de ma remarque à la fin de notre interview. Pendant près d'une heure, il a répondu à mes questions, sans un seul instant perdre sa sincère bonne humeur. Un enthousiasme qui aura de quoi déboussoler tout journaliste français.

Oriane Jeancourt Galignani: À quel aveuglement pensiez-vous lorsque vous avez choisi d'intituler votre roman Toute la lumière que nous ne pouvons voir ?

Anthony Doerr: Le titre m'est venu le premier jour où je travaillais sur le livre. J'avais le projet d'écrire sur la radio. Je travaillais à partir du spectre électromagnétique, cet ensemble de rayonnements qui viennent du soleil et qui éclairent la terre. Je me suis donc mis à réfléchir à cette énorme puissance lumineuse, à ces rayons d'énergie qui viennent de la radio entre autres, et que l'on ne peut pas voir. Même les abeilles ou de plus petits insectes ont accès à plus de couleurs que nos propres yeux, c'est inouï, non ? Le fondement de ce livre est donc en effet notre aveuglement, ou pour être précis, notre impuissance à voir la totalité des choses, même lorsqu'elles nous font face. Créant un personnage aveugle, je me suis aussi interrogé sur notre volonté de voir ou ne pas voir les choses. D'une certaine manière, Werner est plus aveugle que Marie puisqu'il ne parvient pas à voir ce que commet son pays autour de lui. Il a choisi de ne pas voir. Je crois que ce livre décline en de nombreuses occurrences l'aveuglement dont nous pouvons être victimes.

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