JAY LE MAGNIFIQUE

Depuis près de trente-cinq ans, il apparaît comme le plus fitzgeraldien et trendy des écrivains new-yorkais. Alors que paraît son nouveau roman, Les Jours enfuis, portrait de Jay McInerney, l'écrivain d'un Manhattan d'écrivains, de sexe et d'argent.
Par Oriane Jeancourt Galignani

MCINERNEYVous savez, le succès et les mannequins ont été un accident » me confie sans rire Jay McInerney ce printemps, « seul le désir d'écrire a conduit ma vie ». Le romancier qui célèbre cette année ses soixante deux ans, et publie son onzième livre, Les Jours enfuis,  sait dire à la presse, et aux femmes, ce qu'elles veulent entendre.  Il y a trois ans, lorsque je l'interviewais dans une librairie parisienne, il savait se montrer aussi gouailleur qu'humble, aussi joueur qu'assuré. Il portait une chemise à rayures pastel, un pantalon de toile coupé mi chevilles et une coupe de Veuve Cliquot rosé. Un air de propriétaire de yacht de retour des Fidji. Il y a dix ans, lors d'une soirée organisée par Transfuge  en son honneur chez Castel, en costume sobre et chemise blanche aux côtés de Frédéric Beigbeder et Dany Brillant, il était animé par une furieuse envie de s'amuser qui le voyait aller et revenir des toilettes avec ses deux compagnons, chaque fois plus en forme. Bref, les années passent, et McInerney ne varie pas sur une constante : il est « bright  », le mot se retrouve dans trois titres de ses romans, brillant créateur et incarnation d'une certaine idée de la « belle vie ». Mais jusqu'où cet homme a-t-il réellement fait de sa vie et de son oeuvre le monument romantique, fitzgeraldien, qu'il promettait à ses débuts ? Plus de trente ans que l'Amérique a découvert ce jeune écrivain, sa vie de coke et de sexe dans Bright Lights, Big City,  ( Journal d'un oiseau de nuit  en français), plus de trente ans que le petit monde de Manhattan suit ses mariages, ses divorces, ses sourires d'enfant de choeur dans les boîtes les plus trendy du moment. Plus de trente ans que chaque soir, il apparaît dans un restaurant, un bar, une soirée, un vernissage. McInerney n'est pas seulement un écrivain, il se présente comme l'un des derniers Mohicans d'un New York du CBGB, des grandes heures du Village, un observateur critique ou complaisant des tycoons de l'Upper East Side. Survivant d'une certaine époque, les années 80, fascinée par son centre, Manhattan, la beauté longiligne ou androgyne de ses femmes et de ses hommes aux nez poudrés, et l'argent infini qu'elle génère. Dans quelle mesure la vie de McInerney, a-t-elle été à l'image de la métamorphose de Manhattan ? Souvenons-nous de ce que ce jeune inconnu, provincial, né dans le Connecticut, devint en 1984, alors que le Brat Pack n'était pas encore baptisé tel mais qu'avec Ellis et quelques autres, il grimpait à la une des journaux. Il a assumé son succès, et en a quelques temps fait un style : l'ethnologue fêtard immergé dans les différentes tribus new-yorkaises. Désormais, il a vieilli, épousé Anne Hearst, héritière d'un empire de presse, et vit dans un appartement à bibliothèque de noyer et terrasse, dont on publie les photos dans les journaux de décoration du monde entier. Il s'est embourgeoisé comme Manhattan. Ce dernier roman, Les Jours enfuis,  troisième opus consacré au couple Calloway, doit d'ailleurs se lire comme une réflexion sur l'embourgeoisement. On y retrouve le couple central de ses derniers livres, Russell et Corrine ( j'en peux plus de Russell et Corrine! me disait une libraire). Leur jeunesse iconique, magistralement mise en scène dans Trente ans et des poussières  est passée, Russell est un peu las de sa maison d'édition, et lui qui a toujours défendu une ligne littéraire, va tenter un coup à un million d'exemplaires, un document-choc à la sortie mondiale. Corrine, elle, se dévoue à une cause noble : nourrir les populations pauvres de la ville, mais aimerait quitter cet appartement à salle de bains unique, cette vie aux fins de mois toujours plus serrées que celles de leurs amis. Bref, à cinquante ans, les problèmes financiers n'ont plus rien de romantique pour le couple Calloway. Alors, Corrine se laisse charmer par un ancien amant, le fameux Luke de La Belle vie,  enrichi par Wall Street et qui en un claquement de doigt peut l'emmener en hélicoptère où elle le souhaite... Livre de la désillusion, des difficultés du mariage, des promesses mal tenues du succès et de la vie, Les Jours enfuis  s'avère surtout une parabole sur l'argent. Jusqu'où peut-on le mépriser ? Corrine et Russell tentent à chaque page de se défaire de leur désir d'argent, rongés par leur rêve d'une « belle vie » new-yorkaise qui leur devient inaccessible.

Ce couple qui vivait superbement au-dessus de ses moyens à trente ans, fait les comptes et cherche une maison hors de l'île, à cinquante. Mépriser l'argent a un coût nous murmure McInerney en parfait immoral. Il avance sur ce chemin avec une puissante ironie, parfois même un sens fort de l'absurde. Ainsi de cette scène qui voit Corrine emmener ses enfants dans un spectacle des beaux quartiers, où est présenté un ligre. La bête, soudain, fixe son regard sur le fils de Corrine, ne peut se détacher de lui, avec une gourmandise, une avidité, terrifiantes chez cette bête créée au nom de fantasmes biologiques douteux. Le ligre, monstre de ce début de siècle, devient sous la plume de McInerney la figure de la « greed  », de la faim insatiable des élites financières newyorkaises présentes dans la salle.

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