J´ai un âge où je dois être ambitieux

Hérétiques dérive de La Havane à Rembrandt, sur les traces des crimes de l'histoire. Rencontre avec l'inlassable conteur Leonardo Padura qui a su faire du roman noir le lieu de l'épopée. L'auteur de L'Homme qui aimait les chiens évoque, pour Transfuge, Re
Par Damien Aubel

entretien 82On subodore que dans ce salon au charme ouaté et suranné de l'hôtel d'Aubusson, au coeur du VIe arrondissement, le mot « Havane » évoque plus les arômes âcres d'un barreau de chaise que le bouillonnement bigarré de la capitale cubaine. C'est pourtant là qu'on retrouve Leonardo Padura, flanqué de son éditrice Anne-Marie Métailié, improvisée traductrice pour l'occasion. Confortablement carré dans son fauteuil, le petit homme à la barbe rase, drue et grisonnante nous couve d'un oeil attentif, traversé d'éclairs de malice et de nuages de gravité. Sensation insolite : on pourrait être n'importe où, dans une chaumière ou sur une terrasse cubaine, à boire (comme un vieux rhum) les paroles d'un conteur. Sensation pas si incongrue somme toute. Leonardo Padura a beau émarger brillamment à la catégorie « polar », ses romans bruissent de voix et de récits. À l'image d'Hérétiques, le dernier en date, peuplé de causeurs et de raconteurs. Et d'auditeurs nés. On y retrouve ainsi pour notre plus grande délectation la silhouette familière de Mario Conde. Ex-flic portant beau sa mélancolie, bouquiniste impécunieux, éternel écrivain raté, c'est d'abord un collectionneur d'un genre tout particulier : « Je cherche des histoires perdues. »

 Bref, l'oreille idéale pour la luxuriance narrative d'Hérétiques. Conde réglait ses comptes avec le maître ès concision dans Adios Hemingway. Padura lui a emboîté le pas. À l'instar de L'Homme qui aimait les chiens, Hérétiques est une f loraison baroque – tropicale si on veut. Padura est la Shéhérazade de Cuba : un dévideur d'histoires. Qui enjambe allègrement les époques et les frontières. Cuba 1939 : un paquebot en provenance d'une Europe au seuil de l'enfer vient d'accoster. Daniel, mioche juif, déjà installé sur l'île, attend vainement qu'en débarquent ses parents. Premier destin, fil rouge qui relie le judaïsme, Cuba, le base-ball... Souveraine liberté du conteur : on bifurque ensuite vers Amsterdam au xviie siècle. La « Nouvelle Jérusalem » : tolérance des uns, fanatisme des autres... et peinture. Elias, vocation chevillée au corps, devient l'élève de Rembrandt, malgré l'interdit décrété par le peuple du Livre contre l'image. Retour à Cuba, première décennie du xxie siècle. Où il est question de jeunes gens tristes et suicidaires, où l'on apprend la distinction subtile entre « gothique » et « emo » et où Mario Conde va (peut-être) convoler en justes noces...

illustrations Laurent Blachier

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