"J'en ai plein le dos de tous ces morts"

Claude Arnaud a écrit un des plus beaux livres de la rentrée janvier 2016, Je ne voulais pas être moi, à notre goût pas assez mis en avant par la presse. Réparation est faite. Rencontre.
Par Oriane Jeancourt Galignani

arnaud"J'en ai plein le dos de tous ces morts" Ce cri du coeur de Claude Arnaud annonce la vitalité de son dernier roman, Je ne voulais pas être moi . Ou l'histoire d'un homme qui porte ses morts sur son dos, refusant de les laisser au bord du chemin. Un Énée ployant sous deux ou trois Anchise, et creusant le sillon d'une ville nouvelle. Un homme qui aime les hommes, puis une femme. Un homme qui en a plein le dos d'être lui-même, alors qui devient quelqu'un d'autre, comme il l'avait annoncé il y a vingt ans dans le titre de son premier roman, Le Caméléon . Je ne voulais pas être moi , dernier volet de son travail autobiographique, nous révèle la voie par laquelle Claude Arnaud est parvenu à devenir ce qu'il est, un être solaire, tragique et in progress , tout au long de sa vie. Roman d'apprentissage en quelque sorte, Je ne voulais pas être moi  nous fait suivre l'écrivain dans les années quatre-vingt-dix, il a juste quarante ans et perd un frère pour la deuxième fois. Le premier s'était suicidé, celui-ci disparaît en mer. Il cherche à se raccrocher à quelqu'un, quelque chose, ses parents ont eux aussi disparu, ses amours sont malheureuses, la littérature n'offre pas l'apaisement attendu. La dépression, la pensée de la mort donc, le cerne. Jusqu'à ce voyage, pivot du roman, cette arrivée à Haïti,qui le fera entrer dans un nouveau cycle,une « constellation », dira-t-il, ajoutant avoir« l'impression de [se] remettre au monde » (l'ambition folle et secrète de tant d'écrivains,le sui generis ...). Cette seconde naissance auralieu face à une femme, dans une danse, ou une transe tant la scène de rencontre amoureuse paraît animale et sacrée : « La frappe obsédante des tambours me fait rendre mon eau et mon sel. [...] Chargé d'embruns tièdes, le vent de la mer m'inspire un désir universel. Mélange de peaux, de couleurs et de sexes, climat d'orgie blanche. »

À cet instant, le livre se transforme en cheminement mystique vers une femme. Première femme du livre, après la mère disparue et un ballet d'hommes beaux et ingrats. L'exilée haïtienne, Geneviève, « Norvégienne noire », écrit l'écrivain et l'amant, va redonner vie à Claude. Quel pouvoir ! La fin du livre résonne comme la fin du monologue de Molly dans Ulysse , l'homme renaît dans une nouvelle sexualité, un Oui au monde.

Mais reprenons. Claude Arnaud est un écrivain qui dès ses débuts cherche la métamorphose, la possibilité de se fondre en un autre. Chamfort, tout d'abord, à qui il a consacré une exceptionnelle biographie dans les années quatre-vingt (qui ressort en octobre en collection Tempus), et puis Cocteau, en 2003, à qui il consacre plus de six cents pages dans une biographie qui se lit comme un roman, un grand roman. Sans doute parce que Claude Arnaud trouva en Cocteau l'écrivain « superficiel par profondeur », le romancier, dramaturge, poète, cinéaste, peintre à qui l'on reprocha toute sa vie sa nature métamorphique, son personnage. Ce Cocteau prodige que l'on désigne comme le nouveau Rimbaud à dix-huit ans, qui sera ensuite rejeté par tant, surréalistes, amants trop aimés, presse collaborationniste, presse d'après-guerre, ce Cocteau beau comme un dieu à vingt ans, à qui Proust, avec douceur, conseille dès 1910 de s'isoler, de se sevrer des « plaisirs de l'esprit », ce Cocteau addict  à la reconnaissance, donc à l'amour, toute sa vie, jusqu'à se perdre pendant la guerre dans un hommage au sculpteur nazi Arno Breker, ce Cocteau pathétique dans ses chutes et grandiose par sa survie, Arnaud en fait son esprit familier. Cette année paraissent les Cahiers de l'Herne consacrés à Cocteau, et qu'ouvre Arnaud. Aujourd'hui encore, en arrivant à notre rendez-vous dans un hôtelparisien, il observe Xavier Dolan en couverture d'un magazine, et y reconnaît une figure de son cher écrivain : même impatience, désir fou d'être aimé, même éternelle adolescence.

Mais Claude Arnaud se délivre aussi par instants de ses frères spirituels (tant de frères pour un seul homme), en écrivant ce roman de soi qu'il poursuit depuis Qu'as-tu fait de tes frères ?  en 2010, et dont ce dernier achève le cycle. Il commençait en s'interrogeant surl'impossibilité d'écrire et de vivre de ses deux aînés, il termine en affirmant sa survie. Vivre etwécrire en se sachant talonné par la mort, vivrewet écrire en poursuivant le bonheur. Il n'y aaucun romantisme chez Claude Arnaud, maisune conscience constante, proustienne, del'existence. De cette voix grave et élégante quiest la sienne, il nous en parle dans le calme de ce salon d'hôtel.

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