"J'aimais chasser les filles"

Dustin Hoffman qui vient de fêter ses quatre-vingts ans, nous accorde un entretien fleuve à Los Angeles. Retour sur une carrière d'exception. Propos recueillis par Jean-Paul Chaillet
Par Jean-Paul Chaillet

LES HOMMES DU PRESIDENTEn cinquante ans de carrière, il s'est imposé comme l'un des plus grands. On a peine à le croire, mais Dustin Hoffman a eu quatre-vingts ans le 8 août dernier. 

Quelle carrière. Tant de rôles iconiques. Devant les caméras des meilleurs. John Schlesinger, Arthur Penn, Sidney Lumet, Sam Peckinpah, Sydney Pollack, Alan J. Pakula, Barry Levinson.... Et à la clé, deux Oscars pour Kramer contre Kramer et Rain Man

On le rencontre une fin de matinée d'octobre caniculaire dans un salon de l'hôtel Four Seasons à Beverly Hills. En costume marine et chemise bleu ciel, le teint hâlé, il ne paraît pas son âge. Conteur aguerri sachant comment tenir l'attention de son interlocuteur, il évoque avec générosité quelques étapes marquantes de sa filmographie.

Commençons par le début...

Je suis né en 1937 à Los Angeles. Mon père avait été accessoiriste puis assistant décorateur de plateau aux studios de la Columbia avant d'être remercié lors de la Grande Dépression. Son rêve aurait été de devenir Frank Capra qu'il allait observer sur les plateaux de tournage pendant ses pauses déjeuner. Il nous l'a souvent raconté... A ma naissance, il était vendeur de meubles et de matelas. C'était un débrouillard et un travailleur acharné. Je ne l'ai jamais vu lire un seul livre, ni même un journal. Ma mère, elle, était un petit bout de femme coriace et pimpante et qui aurait voulu être chorus girl dans la troupe Ziegfeld. A la maison, ce n'était pas toujours marrant, avec une ambiance disons fragmentée. Alors le cinéma était un bon moyen d'évasion. Bambi est le premier film que j'ai vu et ça m'a traumatisé. Dumbo a eu un grand impact car j'ai pu m'identifier à lui. Il avait honte de ses oreilles et moi de mon nez. Je me souviens de Gregory Peck dans Jody et le Faon. De l'effet produit par Lee J.Cobb aussi... Je sélectionnais certains acteurs qui dans mon imaginaire auraient pu être des pères de substitution formidables. J'étais un cancre tout au long de ma scolarité et je n'ai pas mon bac. J'ai opté pour suivre des cours d'art dramatique en me disant que tant qu'à échouer, autant le faire dans une discipline qui me permettrait d'être au contact des autres et surtout de rencontrer des filles !

Vous êtes devenu acteur un peu par hasard en fait...

C'est en intégrant la Pasadena Playhouse en 1956 que j'ai compris ce qu'était une véritable acting school. C'est là aussi que j'ai rencontré Gene Hackman, tout juste sorti de l'armée avec lequel je suis devenu ami et qui a été renvoyé au bout de trois mois parce qu'on le jugeait sans talent ! Le premier enseignant ayant eu un impact sur moi s'appelait Barney Brown. Il a été le premier à croire en moi, à m'assurer que j'avais quelque chose et que je ferai ce métier pour le restant de mes jours. Il m'a dit : « ça c'est la bonne nouvelle. La mauvaise c'est que personne ne fera appel à toi avant dix ans ! » Et il a eu raison ! Il m'a conseillé d'aller à New York où j'ai débarqué pour la première fois en 1958 avec cinquante dollars en poche. J'avais vingt et un ans. 

Vous aviez un point de chute ?

J'étais resté en contact avec Gene qui s'y était installé et m'avait dit de lui faire signe si jamais j'étais dans les parages. On était au mois d'août. Il faisait très chaud et humide. Il m'a accueilli dans son appartement exigu au coin de la Seconde Avenue et de la 26e Rue. Gene m'avait offert de rester trois ou quatre jours. Mais j'ai refusé de quitter les lieux ! New York me faisait tellement peur que je pouvais à peine sortir faire le tour du pâté de maison ! Il a pu finalement se débarrasser de moi quand un mois après mon arrivée, j'ai emménagé avec Robert Duvall dans le quartier de Spanish Harlem sur la 109e Rue au niveau de Broadway.

Les débuts vous ont-ils semblé très durs ?

Tout en étudiant, j'essayais de décrocher n'importe quel job possible. Souvent sans succès. J'ai travaillé dans un hôpital psychiatrique comme aide-soignant, été plusieurs fois serveur mais sans jamais durer longtemps car je me faisais virer à chaque fois au bout de quelques jours. J'ai été démonstrateur au rayon jouets du grand magasin Macy's... Le reste du temps, la chasse aux filles m'occupait beaucoup. Il m'a fallu un an et demi avant d'être admis à l'Actors Studio. J'ai été recalé cinq fois avant de pouvoir enfin suivre les cours de Lee Strasberg ! On était environ soixante-dix élèves par session. J'adorais m'imprégner de sa connaissance du théâtre, l'écouter parler de Brecht et de Meyerhold ou de la façon dont Hollywood avait détruit Peter Lorre... Je me souviendrai toujours de ce jour d'hiver où une retardataire s'est installée une fois le cours commencé. C'était une fille blonde en manteau blanc. Je me suis dis, encore une qui essaie de se prendre pour Marilyn Monroe. Mais en me retournant à nouveau, je me suis rendu compte que c'était bien elle, vraiment belle avec cette peau si translucide que l'on voyait ses veines. C'était une vision extraordinaire pour moi qui avais vingt-deux ans...

Quel était votre but à cette époque ?

Pour Gene, Robert et moi, c'était de trouver des petits rôles dans des pièces off Broadway. On aurait signé un pacte avec le diable en échange de l'assurance de pouvoir interpréter Clifford Odets, Pinter, Arthur Miller, Tchekhov, Shakespeare et Tennessee Williams pour le restant de nos jours. Jamais on n'imaginait que nous ferions du cinéma. Quant à avoir du succès, c'était quasiment une ambition sacrilège, l'équivalent de se vendre en quelque sorte, pour nous qui vivions un peu au diapason de l'ère de la Beat Generation. On espérait simplement pouvoir vivre de ce qui était notre passion...

LE LAUREATEn 1967, c'est la sortie du Lauréat qui fait de vous une star du jour au lendemain...

Par accident. Personne ne voulait de moi pour ce rôle. Personne. D'autant que le personnage de Benjamin Braddock était décrit comme un grand blond aux yeux bleus, WASP pur jus âgé de vingt et un ans alors que j'en avais trente et que j'étais juif par-dessus le marché ! Les producteurs étaient furieux, insistant sur le fait que je n'étais pas une vedette de premier plan car ils auraient voulu un acteur consacré comme Robert Redford. Il a fallu toute la ténacité de Mike Nichols qui m'avait vu sur scène. Il a pris un grand risque avec moi. 

Deux ans après vous êtes méconnaissable dans un autre film culte, Macadam Cowboy...

Mike Nichols m'avait appelé pour me supplier de ne pas faire le film disant qu'il avait fait de moi une star et que j'allais tout gâcher pour torpiller ma carrière avec ce rôle de petit escroc minable, combinard et amoral aux dents pourries ! Mais j'ai ressenti une connexion immédiate avec le personnage de Ratso Rizzo. Ratso Rizzo c'était moi et je n'ai pas eu à creuser beaucoup pour le trouver. Ce n'est pas un rôle de composition car c'était exactement ainsi que je me sentais durant mes années de lycée. J'étais persuadé être repoussant au regard des autres. J'ignore d'où m'était venue cette idée de me voir comme quelqu'un d'a part. Sans doute le fait d'être juif. En visualisant Ratso, j'avais en tête l'image de ces prisonniers des camps de concentration, les mains agrippées aux barbelés, prêts à tout pour survivre, parfois de manière peu honorable, quitte à devenir kapos...il aurait pu être l'un d'eux. Pour trouver la meilleure façon de boiter, j'ai donc passé des heures à suivre des éclopés dans les rues de New York. Et un jour je suis tombé sur ce type claudicant, une jambe plus courte que l'autre, tirant une poussette, attendant au croisement de la 42ème rue. Quand le feu est passé au vert, il a détalé pour être le premier à traverser. Je m'en suis servi de modèle. Je me souviens des spectateurs quittant la salle par rangées entières lors des avant-premières tests du film. Lorsqu'il a été classé X avant la sortie on a tous cru que cela signifierait la fin de nos carrières respectives...

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