Ian McEwan

Par Clémence Boulouque

Une ville de cette nature produit des insomniaques : elle-même est une entité dont les réseaux ne sont jamais en sommeil, écrit Ian McEwan dans Samedi. Le romancier non plus n'est pas en sommeil. De passage à Paris, dans les jardins de Gallimard, là ou ailleurs, il s'interroge et interroge. Évoque le conflit au Liban. Et ses lectures sur le Moyen-Orient. Le personnage d'Henry, dans son roman Samedi, est, de son propre aveu, très autobiographique. Le neurochirurgien est un assemblage de traits et de détails qui composent sa vie - sa maison à Londres, ses recettes de cuisine en regardant la télévision, sa mère victime de démence et d'amnésie. Mais surtout Henry est l'écho des doutes de Ian McEwan face à la guerre en Irak et face au monde du troisième millénaire, après des années 90 qui semblaient tellement candides. Au cours du roman, Daisy, la fille d'Henry, cite les vers de Philip Larkin qui pourraient bien être un credo de Ian McEwan, et de sa méfiance face à la foi, quand elle devient meurtrière : « Si un jour j'étais appelé / À édifier une religion / J'utiliserais l'eau. »



Né le 21 juin 1948 dans le Hampshire, fils d'un soldat d'humble extraction devenu officier et blessé lors de la bataille de Dunkerque, Ian McEwan entre en littérature avec des nouvelles, First love, last rites, publiées en 1975. Longtemps, son univers fut celui des cauchemars, qui lui ont valu le fameux surnom de « Ian Macabre ». Dans son premier roman, Le Jardin de ciment, en 1976, des enfants, orphelins de père, enterrent leur mère pour vivre un inceste sans nuage. Dans L'Innocent, en 1989, le personnage principal découpe le mari de sa maîtresse. Pas de technique de narration d'avant-garde, mais un décalage entre l'univers noir, souvent ironique, et le classicisme affiché de la prose, qui avait déjà séduit Malcolm Bradbury. Ses intrigues et son univers singuliers ont attiré les réalisateurs : en 1994, Andrew Birkin a porté à l'écran Le Jardin de ciment, avec Charlotte Gainsbourg, pour laquelle Ian McEwan, en souriant, avoue une véritable vénération. Peu avant, en 1991, Un bonheur de rencontre avait été adapté par Harold Pinter et dirigé par Paul Schrader. La sortie d'Expiation, son best-seller publié en 2002, est elle prévue pour 2007 - en un film signé Joe Wright, avec Vanessa Redgrave et Keira Kneightly.



Mais aux scénarios morbides, Ian McEwan préfère aujourd'hui rester aux aguets, l'oeil ouvert sur une réalité qui s'égare parfois, il est vrai.



C'est pourquoi, dans ses romans, on croise toujours des fous, susceptibles de faire vaciller les vies normales, comme l'érotomane Jed dans Délire d'amour, ou le menaçant Baxter dans Samedi. Autre motif qui se répète et court dans son oeuvre : la musique, comme un hommage à l'interprétation, à la liberté qu'elle offre : « Le plaisir réside dans l'écart, le tour inattendu que prend la musique par rapport à la norme », écrit-il dans Samedi. Sans doute en souvenir de ses premières nouvelles, qui pastichaient ses modèles d'alors, Ian McEwan aime les variations et les hommages à des figures tutélaires. Ainsi, plus récemment, Expiation, qui s'est vendu à plus de un million d'exemplaires, était placé sous les auspices de Jane Austen et de Northanger Abbey. Situé en 1935, dans une grande maison baignée de cette atmosphère d'avant la Seconde Guerre mondiale où la candeur était déjà empoisonnée, Ian McEwan évoquait la toute-puissance du romancier et les destins que l'on manipule. Dans Samedi, il serait plutôt question d'impuissance face au monde. Quand les questions restent sans réponses. Là où, pour des romanciers comme Ian McEwan, il serait criminel de laisser une réponse sans question.







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