Haruki Murakami

Par Clémence Boulouque

Il semble à peine plus âgé que le héros de son dernier roman, Kafka, un adolescent de quinze ans. Jean et polo bleu foncé, baskets au pied, Haruki Murakami pourrait aussi être l'un des étudiants du campus d'Harvard, l'université qui l'accueille comme écrivain résident de mai 2005 à mai 2006. Alors il faut faire la soustraction pour se convaincre que, oui, 2006 -1949 = 57 et pour accepter, en conséquence, qu'Haruki Murakami aura bien cinquante-sept ans dans quelques mois. Ce séjour à Cambridge est, pour lui, le gage du calme qu'il affectionne et qui lui est nécessaire pour atteindre à cette concentration où peuvent lui parvenir les visions et les personnages qu'il empiège dans son oeuvre : « Je n'aimerais pas quitter Tokyo pour aller à New York. Je ne voudrais pas d'une résidence au coeur d'une métropole. Ce côté provincial me convient tout à fait ». L'éloignement, le décentrement, le dépouillement - donc.



Le bureau qu'il occupe est une pièce dépouillée, donnant sur un terrain vague ; un ordinateur est posé sur une table à tréteaux au-dessus de laquelle est fixée une étagère avec quelques livres en japonais. Avec Haruki Murakami règne ce sentiment que tout est ailleurs, ou invisible ? le mobilier ou les autres livres qui pourraient l'entourer dans cette pièce flottent peut-être dans les mondes parallèles, et très proches de celui qui nous est familier - ceux qui peuplent son univers, et qu'il visite livre après livre. Certes, l'écrivain, rétif aux entretiens, est là, et bien là ? finalement assez disert, attentif aux questions, tentant de cerner sa pensée au plus près, en laissant de longs silences s'étendre dans la conversation pour se laisser le temps de trouver le mot juste dans un anglais des plus corrects. Certes, le building de l'International Affairs semble bien réel, avec sa charpente tout de verre, de salles opulentes et de moquette claire. Mais qu'y a-t-il derrière ? Des mondes parallèles ? ceux qui fondent la structure de Kafka sur le rivage, et qui la détruisent en même temps, par ses deux histoires, sa narration alternée et ses deux trajectoires qui éclatent en une multitude d'autres.



La narration initiale, qui revient à chaque chapitre impair, est celle, conduite à la première personne, de Kafka Tamura, adolescent fugueur. Abandonné par sa mère dans sa petite enfance, il décide d'échapper à son père, le sculpteur Koichi Tamura, et à la malédiction que celui-ci lui a lancée. L'artiste meurt mystérieusement assassiné peu après la fugue de son fils. La cavale de Kafka l'emmène à Takamatsu dans l'île de Shikoku, où il trouve refuge dans la bibliothèque de la ville auprès d'Oshima,- hémophile et androgyne. Il y fait aussi la connaissance de Madame Saeki, dont il décide qu'elle pourrait être sa mère et qu'il rêve être son amante. Cette femme, qui porte depuis des années le deuil d'un fiancé mort à vingt ans, est le spectre de la jeune fille qu'elle était, qui a connu un immense succès, avec un disque énigmatique intitulé Kafka sur le rivage.



Les chapitres pairs suivent l'itinéraire de Nakata. Pourquoi cet homme a-t-il le don de parler aux chats mais est privé des facultés intellectuelles les plus élémentaires? En 1944, au cours d'une banale sortie scolaire pour cueillir des champignons, tous les enfants de sa classe sont tombés dans un coma quand un éclat d'acier a déchiré le ciel ? et les rapports officiels et secrets qui ponctuent la narration n'apportent aucune lumière à cette énigme. Pour gagner sa vie, Nakata retrouve des chats égarés. C'est dans l'une de ses missions qu'il croise un tueur de félin, qui met les bêtes à mort pour faire des flûtes de leurs âmes. Et cet assassin de chats va périr ? exactement comme le père de Kafka...



Dans ce roman impossible à résumer, les parallèles se croisent, les identités restent incertaines, les forêts sont épaisses de mystère ? s'y promènent des officiers morts depuis des décennies. Car les personnages des limbes, les esprits peuplent le récit. « Je suis une âme errante et les âmes errantes n'ont pas de forme », confesse l'un d'entre eux. Kafka sur le rivage chuchote aussi une autre errance - celle du lecteur, dont le regard chercherait à déchiffrer l'horizon que trace Murakami. Un horizon qui se dérobe. Qui ne peut que se dérober.





Le grand entretien n'est pas disponible en ligne

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