Gaspar Noé

"Enter the void", le trip mystique de Gaspar Noé
Par Anonyme

Après Seul contre tous et Irréversible, Gaspar Noé livre son troisième long-métrage, Enter the Void. Une nouvelle exploration du corps et de l'esprit dans un trip halluciné à Tokyo. Pour Transfuge, le réalisateur revient sur son film. Rencontre.



Faites l'expérience : au cours de votre prochain dîner en ville, lancez innocemment ces deux mots : «Gaspar Noé.» Succès garanti. Les uns tomberont à bras raccourcis sur le champion du haut-le-coeur toutes catégories confondues. Les autres, aussi acharnés, encenseront le moraliste aux accents céliniens de Seul contre tous.

La polémique est bonne pour le buzz mais elle déforme un parcours exigeant et complexe. Seul contre tous donnait ainsi dans la dissection sociale, dévoilant ce qui broie un homme au point de ne plus lui laisser qu'une logorrhée haineuse. Avec Irréversible, c'est notre nature civilisée qui se retrouvait à poil : qu'il s'agisse du viol, qu'il s'agisse de la fièvre de la vengeance, nous sommes tous des boules explosives de violence. Et maintenant Enter the Void s'enrobe de mysticisme pour approcher le double mystère de la naissance et de la mort. Pourtant, ces deux heures trente de débauche psychédélique ne font que frayer un peu plus les voies ouvertes dans les opus précédents.

Le cinéma de Gaspar Noé, depuis le bien-nommé Carne, est un cinéma de la bidoche, du bout de viande. Ou plus exactement du boyau : le nom de la boîte d'Irréversible où le réalisateur orchestre un furieux massacre à l'extincteur, c'est, on s'en souvient peut-être, le Rectum. Il n'est question, chez Gaspar Noé, que d'explorations intérieures, de voyages au centre de l'homme, du corps ou de la société. Et Enter the Void représente l'aboutissement de cette spéléologie, souvent nauséeuse, toujours magistrale.

Tokyo, de nos jours. Oscar, petit branleur américain pas bien méchant, ingurgite des bouffées de DMT - puissant psychotrope réputé pour ses vertus hallucinatoires. Et c'est la première plongée du film : aspiré par une caméra subjective, le spectateur est abruptement transporté dans l'esprit et les visions d'Oscar. L'image bat au rythme des cellules qui se gorgent de drogue, et de monstrueuses fleurs qu'on dirait tissées de vaisseaux sanguins éclosent à l'écran. Par-dessus le marché, la voix off d'Oscar parachève l'illusion : on est bien descendu dans son cerveau défoncé, comme on pénétrait avec la voix off dans celui du psychopathe de Schizophrenia, de Gerald Kargl, un des films de référence de Gaspar Noé.

Puis c'est la visite d'un pote, Alex, le peintre. Un autre expatrié américain, entiché, lui, de spiritualités exotiques et qui improvise un petit cours de rattrapage sur Le Livre des morts tibétain à l'intention d'Oscar, un peu dépassé par cette littérature. Et, alors qu'on suit les deux amis par le regard d'Oscar, c'est bien dans une descente au royaume des morts que Gaspar Noé nous entraîne. Il y a d'abord un Tokyo crépusculaire, tapissé ou troué de néons, et puis cette boîte où Oscar a rendez-vous pour un deal, le Void - le vide, le néant. Et, surtout, il y a ce traquenard, avec Oscar abattu par les flics dans les chiottes.

La descente aux enfers se mue alors en exploration des tréfonds de la mémoire. Comme dans Le Miroir de Tarkovski, le film entremêle les flash-backs : c'est l'avalanche des visions rétrospectives d'un mourant. Revient d'abord une scène d'enfance, à la fois mortellement sérieuse et puérile : le pacte de sang conclu entre Oscar et sa soeur, Linda, elle aussi aujourd'hui à Tokyo, où elle effeuille ses charmes dans des boîtes de strip-tease. Entre les deux enfants s'était scellée la promesse éternelle de ne jamais s'abandonner. Mélo, dira-t-on. Oui, mais quand Gaspar Noé fait dans le mélo, il n'y va pas avec le dos de la cuiller : non seulement les parents ont trouvé la mort dans un brutal accident de voiture, mais il y a autour du frère et de la soeur toute une atmosphère incestueuse.

La chute dans la mémoire devient dès lors une dégringolade dans les abîmes de l'inconscient, dans tout ce qui grouille de fantasmatique au coeur du désir et des pulsions. C'est Oscar fasciné par la petite culotte de sa soeur, c'est cette vision, fugitive et interdite, des parents s'accouplant. Car, chez Gaspar Noé, le moteur du monde n'est ni la violence ni la drogue - mais bien le sexe. Celui de ses courts-métrages comme Sodomites ou We Fuck Alone, celui des pornos qu'il a consommés massivement. Et maintenant celui d'Enter the Void, où le coït, lui aussi, devient une descente. Littéralement une pénétration.

Des pénétrations même, celles des dizaines de couples qui baisent dans une vaste fornication synchronisée, chacun dans leur chambre d'un «Love Hotel» de Tokyo, lors du finale d'Enter the Void. Parmi eux, Alex et Linda, qui se console de la perte de son frère dans les bras de son ami. Mais la vraie pénétration n'est pas physiologique, elle est cinématographique. Le spectateur est projeté dans un univers d'ovules et de spermatozoïdes : Gaspar Noé ouvre l'infiniment petit à sa caméra.

Le troisième long-métrage de Gaspar Noé, avec sa caméra qui vrille les esprits et les chairs, prouve ce qu'on avait pressenti dès Seul contre tous. Gaspar Noé est le plus réaliste de nos réalisateurs - le seul peut-être. Parce qu'Enter the Void n'a qu'un seul sujet : le fonctionnement intime de cette machinerie mentale et physique qu'est l'homme. Gaspar Noé est un chirurgien du cinéma.



Le grand entretien n'est pas disponible en ligne.

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