Gary Shteyngart

Par Oriane Jeancourt Galignani

Gary Shteyngart revient en beauté avec Super triste histoire d'amour, un roman d'anticipation pour une romance à l'ère numérique. Transfuge a rencontré ce grand satiriste de l'Amérique contemporaine.


Écrire au XXIe siècle ne suffit pas pour devenir un écrivain du XXIe siècle. Comme voyager en Lituanie ne permet pas de se dire lituanien. Or, certains auteurs dits contemporains traversent notre époque en touristes renfrognés, préférant ingurgiter leurs en-cas préparés à l'avance plutôt que les spécialités locales. On peut les comprendre, il y eut certainement des heures plus fastes que celles de la crise financière, des instants plus romanesques que le G20 de l'informatique, et des icônes plus fantasmatiques qu'Angela Merkel. Seulement, si la littérature baisse les armes face au présent, il est possible qu'elle se condamne elle-même aux vitrines des musées et autres caveaux vénérables. Il est donc urgent de lire Gary Shteyngart, qui se métamorphose en puissant satiriste de l'ère du 2.0 dans son troisième roman qui paraît actuellement, Super triste histoire d'amour. Ce jeune écrivain a des allures de Nostradamus perdu dans Manhattan. Sa première prophétie qui ouvre le roman donne le ton : «  je ne mourrais jamais. D'autres mourront autour de moi. Annihilés ». Et en effet, le narrateur Lenny, double confondant de l'auteur, marche à grands pas vers l'immortalité. Il en a d'ailleurs fait son métier qui consiste à recruter, de Rome à New York, de potentiels candidats à l'immortalité. Vous l'aurez compris, il s'agit d'un roman d'anticipation : les personnages déambulent dans un New York au bord du chaos où s'affrontent une population pauvre ghettoïsée dans Central Park et des pouvoirs publics contrôlant, grâce aux réseaux sociaux, les moindres faits et gestes des citoyens américains aspirant à la vie éternelle. Sombre fresque politique ou pur délire orwellien ? À vous de voir.

Shteyngart, pour endosser le rôle d'aruspice du XXIe siècle, s'est nourri des écrits de Ray Kurzweil. Ce génie de l'informatique, fils du célèbre chef d'orchestre, a prédit dans un ouvrage récent qui a passionné l'opinion publique américaine, Humanité 2.0 La Bible du changement, la supériorité de l'intelligence électronique sur le cerveau humain aux environs de 2030. Ce règne de la technique déjà annoncé par le philosophe Gustav Anders se révèlerait selon Ray Kurzweil une des plus fantastiques aubaines pour l'humanité : la fusion de l'homme et de la machine par la biotechnologie  permettrait de comprendre « le logiciel de la vie » et de le reprogrammer (en vue d'un cancer ou de problèmes cardio-vasculaires par exemple). Ce transhumanisme tel qu'il est défini par Kurzweil (et qualifié par le penseur Francis Fukuyama d'idée « la plus dangereuse du monde ») impliquerait donc une régénération de nos facultés cognitives par la technique. De l'humain au transhumain, ce ne serait qu'une question d'années.

Or dans le roman de Shteyngart, la jeunesse incarnée par Eunice, une ravissante Coréenne de 23 ans dont Lenny qui a quinze ans de plus est très épris, semble déjà remodelée par cette toute-puissance technologique. Leur romance est dictée par les souveraines évaluations que livrent « l'apparät », ersatz futuriste du smartphone. Ainsi Lenny est-il jugé par la machine à son «  taux de baisabilité » qu'il a très bas en raison de son physique difficile, de son penchant pour les livres ( insupportable passion pour la littérature russe) et de ses remarques peu galvanisantes à son propre sujet : «L'éléphant est conscient de son extinction finale et ça le blesse, l'abaisse, l'oblige à éprouver sa nature solitaire, lui qui finira par frayer son chemin dans les fourrés et broussailles pour se coucher et mourir là où sa mère a tremblé sur son séant pour lui donner la vie. Mère, solitude, capture, extinction. L'éléphant est un animal essentiellement ashkénaze, mais totalement rationnel - lui aussi veut vivre éternellement ». Il semble que la seule à qui l'on refuse l'éternité dans le livre, c'est la littérature, agonisante.

 Pour parler de cette apocalypse, Gary Shteyngart a choisi l'humour dans la plus pure tradition satiriste qui s'étend de Gogol à Groucho Marx, de Cervantès à Lenny Bruce. Lui, le jeune juif russe arrivé aux États-Unis enfant, passionné par les destins d'immigrés proches du sien qu'il a décrits avec tant d'humour dans son premier livre, Traité de savoir vivre à l'usage des jeunes russes, et qui a ensuite réussi à nous faire rire dans Absurdistan sur l'état du Moyen Orient, ne recule pas face à l'étrange chaos qui nous attend.  Lorsqu'on le rencontre, l'homme s'avère fidèle à son livre : joyeusement fataliste, préparant, d'un rire jaune, les funérailles du monde d'hier.



Le grand entretien n'est pas disponible en ligne

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