Francis Ford Coppola

Tetro
Par Anonyme

Le père du Parrain et d'Apocalypse Now revient en beauté avec Tetro, une sombre histoire familiale aux terribles secrets. L'occasion pour Transfuge, d'interroger le cinéaste sur son parcours et sur son oeuvre. Rencontre avec le maestro de Hollywood pour son nouveau chef-d'oeuvre.



TOUT EST AFFAIRE DE LUMIERE, semble nous dire Coppola dans Tetro, dernier chef-d'oeuvre du maestro.

Lumière du premier plan, d'abord : une ampoule brille, aveugle. Tetro (Vincent Gallo) regarde, ébloui. Il ne veut pas la voir, cette lumière. Trop violente, trop forte, elle est son passé, son histoire familiale - on sait à quel point, chez Coppola, la famille pèse. Il préfère ne plus y penser, à cette famille qu'il a quittée il y a maintenant dix ans. Il s'est installé à Buenos Aires avec son amie, Miranda, sans rendre de comptes à personne, et vivote comme éclairagiste, sans trop y croire. Il y a eu un problème : « L'amour dans ma famille, c'est un couteau dans le dos », dit-il au début du film. Comme le Motorcycle Boy (Mickey Rourke) dans Rusty James, il est nonchalant. Poète maudit, il n'est à sa place nulle part. Un roman inachevé traîne quelque part dans son appartement. Sa femme pense qu'il est un « génie inaccompli ». Il y a quelque chose qui ne va pas très bien chez lui.

Un jour, Bennie, marin d'à peine 18 ans, son petit frère, mélange de DiCaprio joufflu et de Big Boy, benêt, maladroit, naïf, débarque. Le passé vous rattrape toujours un jour ou l'autre. Lui, clairement, veut faire la lumière. Il est venu pour en savoir plus sur son passé, son frère, sa famille. À la Holden Caulfield, il va sortir de l'adolescence pour découvrir à quel point le monde des adultes est noir.

La noirceur, c'est d'abord celle des rêves brisés, comme le « petit » visionnaire automobile de Tucker broyé par les « grands » de l'industrie américaine. Bennie, radieux d'innocence, croit retrouver enfin ce frère dont il chérit la dernière lettre comme un précieux viatique. Tout ce qu'il trouve, c'est la porte close de la chambre de Tetro qui ne se lève même pas pour accueillir le voyageur - et qui n'a pas plus pressé, semble-t-il, que de le renvoyer sur son paquebot. On est dans le pur mélo avec Tetro, silhouette claudicante avec ses béquilles, en diable boiteux, féroce et rageur.

Mais, comme le noir et blanc léché du film, l'ombre a toujours sa doublure éblouissante. Tetro, avant de se volatiliser en Argentine, c'était aussi l'ange de lumière - celui qui a ouvert à Bennie les royaumes de la littérature et du cinéma, l'a « éclairé ». Et après des années d'hiatus, l'initiation est relancée. Tetro, ce sont les années d'apprentissage de Bennie condensées en quelques semaines. Éducation sentimentale : il y a cette scène où Miranda, mère et séductrice, danse pour le jeune homme gauche.

Mais la vraie métamorphose de Bennie tient du mimétisme. Il a mis la main sur le manuscrit du frère, et le voilà qui, à son tour, devient écrivain. Et lorsque le matelot lisse et pimpant achève de transformer le roman fraternel en pièce de théâtre, c'est un vieux routier de l'écriture - alcool, cigarettes et débraillé - qu'on voit à l'écran. À la lumière noire qui rayonne de Tetro, Bennie éclôt, et s'épanouit.

Mais Tetro ne veut pas évoluer, il préfère rester dans l'obscurité et ne pas publier son roman. Il aimerait ralentir le temps. C'est une des grandes obsessions de Coppola : le temps qui passe. On se souvient, dans Rusty James, de cette voix off : « Quand on est jeune, on n'a que ça, du temps. Ce n'est pas important. Et en vieillissant, on se dit un jour : Mince, il ne me reste que trente-cinq étés à vivre. » Or, Tetro est un grand enfant. Qui vit comme si le temps n'était pas important. Quand il doit éclairer la petite scène du théâtre où se joue le drame Fausta, il le fait n'importe comment et bousille le spectacle. Il ne respecte rien, comme un adolescent. Rien n'est sérieux. Rien n'a de valeur. Au fond, pour lui, tout est vanité. Il exècre la vanité plus que tout au monde. On retrouve ici un thème fort du réalisateur. Cette voix résonnait déjà du fond de la jungle, quand Kurtz disait dans Apocalypse Now, après avoir récité Les Hommes creux de T.S. Eliot, que tout était vanité, lui-même, roi en exil, la guerre, Willard, absolument tout. Tetro l'exècre, donc, cette vanité. Et c'est aussi pour ça qu'il refuse de faire publier son roman. Pour lui, devenir quelqu'un, devenir célèbre, c'est devenir de toute façon vaniteux. Il le dit à Miranda, au café : « Pourquoi ne veux-tu pas publier ce roman ? - Parce que je ne veux pas devenir comme mon père », lui répond-il. Car le grand problème de Tetro, c'est son père. Les pères, chez Coppola, posent souvent des problèmes.

On n'a pas oublié le chuintement rauque de Brando dans Le Parrain, un souffle qui semble venir d'ailleurs. D'un tréfonds obscur et lointain. Là d'où vient aussi Carlo, le père de Tetro. Ce chef d'orchestre immensément célèbre est sorti des ténèbres immémoriales à l'origine de l'humanité. Si Klaus Maria Brandauer lui prête la stature massive de l'ogre, c'est parce qu'il incarne le père archaïque, monstrueux. Le chef de la horde primitive. On est chez Freud, maintenant, dans Totem et Tabou et les femmes du clan ne servent qu'à assouvir les désirs sans frein du patriarche.

Car il ne suffit pas à Carlo d'accueillir par le mépris et l'indifférence les rêves d'un fils qui lui confie son désir d'être romancier ; non, l'ogre dévore tout. Et en vertu du droit de cuissage des pères primitifs, Carlo prend la petite amie de son fils. Rapt archaïque que déclenche, au cours d'un dîner, une scène tout aussi antique, une danse de séduction dont le fils est exclu. On s'approche du coeur de Tetro, de ce noyau d'ombre qui rayonne dans tout le film. Ce secret tellement accablant que Tetro a fui en Argentine et dans la nuit de l'anonymat - Tetro, c'est Tetroncini, le nom du père tronqué.

Pour y voir un peu clair dans ces ténèbres, il va en falloir de la lumière - des flots et des flots. Ceux par exemple qui coulent du film de Michael Powell, Les Contes d'Hoffmann, avec ces images aux couleurs éclatantes. Un film auquel Bennie a été initié par son frère et à travers lequel il lit le manuscrit, largement autobiographique, de Tetro. Bennie revoit, et nous avec, la scène des Contes où le créateur de la poupée mécanique démembre sa créature. C'est une scène de ballet, musique et danse mêlées. Comme si toute la douleur et l'humiliation du manuscrit, celles d'un fils brisé, ne pouvaient être dites telles quelles - qu'il fallait le prisme chatoyant de l'opéra pour les faire passer.

Mais Bennie a beau braquer sur le roman de Tetro les feux de l'opéra, il ne voit pas encore. Il faudra patienter jusqu'au moment où le roman de Tetro apparaîtra au grand jour - sous la forme de l'adaptation théâtrale de Bennie. Coppola s'amuse : le cadre de ce moment décisif, c'est un festival culturel en Patagonie. Une affaire glamour et people, prétexte au portrait charge d'un petit monde scintillant de paillettes et qui confond l'art et l'entertainment.

Le moraliste repointe le nez : les faux ors de la vanité ne révèlent rien. La représentation de la pièce, auréolée du triomphe du premier prix, n'a pas livré son secret. Les lumières de la gloire et du succès sont stériles.

Pour enfin voir, Bennie devra quitter la réception, s'éclipser et rejoindre Tetro, dehors, dans la nuit. Tetro, la main refermée sur le manche d'une hache, l'allure d'un psychopathe de série Z. Là, seulement, dans la terreur et l'obscurité, la révélation pourra avoir lieu. Une révélation qui est la dernière pièce du roman d'apprentissage de Bennie, la leçon la plus difficile - la découverte de ce qu'il est lui-même. La vérité, dit Coppola, dégage une étrange lumière, une lumière dangereuse.

Un des derniers plans : une lumière aveugle Bennie, à l'enterrement du père : la vérité a été faite mais elle est finalement insoutenable. Il pète les plombs, court sur la route pleine de voitures, zigzague, ébloui par les phares. Il aimerait se faire écraser dans ce chaos, se suicider. Mais Tetro arrive. Il l'avait prévenu : « Il ne faut pas regarder la lumière en face. »

Une toute dernière lumière : un geste. La main de Tetro sauvera Bennie. Premier vrai geste d'homme devenu responsable. Tetro n'est plus ce grand enfant. Sa vie va commencer.



Le grand entretien n'est pas disponible en ligne.

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