Erri de Luca

Le poids du Papillon
Par Oriane Jeancourt Galignani

Après s'être consacré à la Bible et à l'Italie, Erri de Luca revient avec une fable, Le Poids du Papillon. Au coeur des montagnes, le duel entre un chamois et un braconnier signe une nouvelle étape dans l'oeuvre du grand écrivain napolitain, prix Médicis 2002. Une parabole magistrale.


Il y a des voix qui ne mentent pas. Dans leur timbre même, leur hésitation et leur retenue, on entend le désir d'être juste. La voix d'Erri de Luca a cette probité-là. Car l'écrivain napolitain croit en la parole, plus qu'en toute autre chose. Sa vie fut une histoire de mots, embrassés ou délaissés. Slogans révolutionnaires, petites musiques de romans ou versets bibliques, ils jonchèrent son existence d'essentielles passions. Si la révolution appartient désormais à sa jeunesse et la religion aux croyants, dont il s'exclut, Erri de Luca choisit, à 60 ans,  l'écriture comme première compagne. Dans sa maison du Latium, à quelques kilomètres de l'effervescence romaine, il ne demeure que les mots pour faire taire le silence de la solitude. Dans son premier roman, Acide, arc-en-ciel, De Luca imaginait un personnage isolé dans une maison à la campagne qui recevait trois anciens compagnons : un révolutionnaire, un prêtre et un homme qui avait fait de son errance un art. Sans doute l'écrivain italien est-il devenu aujourd'hui cet hôte qu'il inventait il y a plus de trente ans, recevant les fantômes de son passé et dialoguant avec eux. Avançant dans l'écriture, il chemina toujours plus loin dans son passé, réunissant autour de lui des lecteurs avides de magie et de mélancolie. Il y eut Montedidio, conte cruel sur l'enfance napolitaine qui lui valut en 2002 le prix Médicis étranger, puis, l'année dernière, Le Jour avant le bonheur, nouvelle errance d'un orphelin dans un Naples en ruines, univers sans foi ni loi, si proche de celui de Malaparte dans La Peau.

Né après-guerre dans un milieu simple de Naples, il fuit très vite cette ville où « la mort n'a honte de rien ».  Si De Luca appartient à la génération qui a suivi celle de Malaparte, il partage ce sentiment d'être né dans les débris d'une civilisation effondrée, où seuls les enfants, les animaux, et peut-être les femmes réussissent encore à demeurer innocents. Malaparte, dans toute son ambiguïté cynique, et De Luca, dans sa poursuite désenchantée de l'innocence désignent la même pauvreté d'après-guerre : les Napolitains n'ont que leur peau, et leur voix pour poursuivre le monde, semblent-ils nous dire tous deux. Erri de Luca, ployé sous l'horreur commise par la génération précédente, livre une guerre à la mort et apprend, il y a quelques années, le yiddish, que les nazis ont tenté de faire disparaître.

Aujourd'hui, De Luca se détourne de l'Italie d'enfance pour composer une puissante fable entre ciel et terre : le duel sans merci d'un chamois et d'un braconnier au coeur des montagnes. Parabole ou mythe, ce récit marque un tournant radical dans l'écriture d'Erri de Luca. Dans une langue plus somptueuse que jamais, il livre son petit évangile de montagne. À lire les premiers mots de ce récit qui exclut pendant les dix premières pages toute présence humaine, nous revient d'ailleurs en tête cette question des psaumes qui hante depuis son origine l'oeuvre de l'écrivain italien :  qui montera sur la montagne de Dieu ? Celui qui fera de son chant l'allégorie d'un monde, semble nous répondre Erri de Luca.  Tout au long de ce texte, deux bêtes sont donc prêtes à mourir pour arracher le mystère de l'autre. Erri de Luca livre-t-il là sa version montagnarde de Moby Dick ? Ne l'espérons pas, Melville ne s'est jamais remis d'avoir côtoyé le capitaine Achab. Il échappa dans le silence à la folie de ses personnages. De Luca, lui, ne recherche pas le silence, une solitude de plus, mais la parfaite musique qu'il frôle parfois dans sa langue.

Or Erri de Luca est un autodidacte, il a tout appris de la paume de ses mains et de son oreille de musicien.  Refusant les études pour embrasser la révolution, il devient, après mai 1968, l'un des dirigeants du mouvement d'extrême gauche révolutionnaire Lotta Continua jusqu'en 1977. Il fait alors l'expérience de la violence politique qui viendra, dans chacun de ses romans, s'ériger comme ultime barrière face à l'oppression des plus faibles. L'engagement se poursuivra chez Fiat, dans les luttes ouvrières. Mais ce jour de 1980, lorsque vingt mille ouvriers sont expulsés des usines pour avoir participé aux manifestations, Erri de Luca subit la plus amère de ses désillusions : il abandonne la politique pour embrasser, bientôt, le sacré. S'il ne renie rien de ses premiers engagements, et a pris fait et cause pour Cesare Battisti, preuve de cette inaltérable fidélité au passé, il abandonne la parole politique pour l'écrit sacré et la Mikra, la lecture juive des écritures saintes. L'homme ne se convertit pas pour autant, il apprend la langue sacrée, l'hébreu antique, afin de se réapproprier les textes fondateurs, jouant à la frontière de la parole de Dieu et des hommes. Il interroge sans cesse cette foi qu'il ne parvient pas à connaître, comme il l'accorde à son personnage le plus émouvant, Rafaniello, le bossu de Montedidio :  « Rafaniello dit qu'à force d'insister, Dieu est contraint d'exister, à force de prières son oreille se forme, à force de larmes ses yeux voient, à force de gaieté son sourire point. »

De cet intérêt pour les faiseurs de miracle, il ose même réécrire l'annonciation et la naissance du Christ du point de vue de Marie enceinte, dans Au Nom de la mère en 2006. Dans ce livre, il va au coeur du mystère chrétien : l'incarnation divine. Certains pourraient aussi crier au blasphémateur de donner ainsi corps aux figures bibliques, mais de Luca garde de sa vie d'ouvrier une certitude : l'essentiel d'un homme réside dans la force de ses bras, et la fatigue de ses jambes. Dans ce dernier roman, le braconnier est destiné à mourir, son corps l'appelle à s'abandonner, mais son esprit bataille. Inépuisable combat que celui de la volonté et de la nature, inépuisable rêve humain de vaincre l'heure dite ! Finalement, Erri de Luca demeure un révolutionnaire, même s'il ne croit plus au grand soir. Il garde cet étrange attrait pour la démesure des hommes. Ainsi écrit-il dans son dernier livre : «  L'impossible devient indispensable à certains moments. » C'est donc un homme accompagné de l'impossible qui, du souffle de ses mots, infiniment choisis, a répondu à nos questions.



Crittique

Deux bêtes s'affrontent dans la solitude des sommets. Deux « rois des chamois » se livrent un duel à mort dont les Alpes seront les uniques témoins. Le premier est un vieux chamois mâle sur le point de mourir, l'autre, un braconnier qui refuse de voir sa dernière heure venir. Tous deux veulent vaincre l'autre avant de disparaître. C'est la plus vieille histoire du monde qu'Erri de Luca réinvente dans ses pages d'une divine musique. Dans la lignée d'Hemingway ou de Melville, il livre sa propre vision de l'éternel combat de l'homme contre les forces de la nature. Un petit Chef-douvre. 





Le grand entrtien n'est pas disponible en ligne.





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