Eric Reinhardt

L'écrivain de la rentrée littéraire
Par Anonyme

Eric Reinhardt revient avec Le système Victoria, un roman contre le capitalisme. Et fait des révélations sur notre époque: La jouissance serait-elle passée à droite ?




C'est beau et c'est triste un homme de gauche. Alors que le libéral tergiverse, transige, pactise, l'homme de gauche (idéal, bien sûr, comme un songe d'été en campagne présidentielle) s'avère immuable et droit, un peu embarrassé de cette conscience qui le soutient et l'entrave. Éric Reinhardt est de ces hommes qui demeurent stupéfaits face au scandale du monde. Et cet étonnement-là, qui se métamorphoserait en indignation s'il n'était écrivain, mais militant, c'est un travers de gauche. Et d'artiste. Car il fait partie de ces incrédules qui donnent forme au tumulte contemporain. Son cinquième livre, Le Système Victoria se révèle, en cette rentrée, le roman de notre époque. La formule est usée et pourtant elle est juste : Reinhardt nous rappelle que nous vivons des temps, ceux de la mondialisation, qui se prêtent autant à la pensée politique qu'au roman. Car là où la révolte gronde, à cet instant où la crise financière place les sociétés face au miroir de la morale, l'écrivain observe les soubresauts de ses semblables. Et Reinhardt sait de quoi il parle, il n'a pas hésité à arpenter les salles des marchés de la City ou les chantiers parisiens pour écrire cette sombre peinture qu'il aurait d'abord aimé intituler Une histoire d'aujourd'hui.

 

Celui qui dit que gauche et droite ne signifient plus rien pleurera donc sur les pages du Système Victoria. Celui qui croit que le monde des formes n'appartient plus qu'aux esthètes vitrifiés par le refus du réel sera tout aussi déçu. Car Reinhardt croit au renouveau du roman. Lui qui se veut l'architecte de nouvelles structures romanesques, abhorre le penchant réactionnaire de certaines oeuvres françaises ou américaines qui adoptent les procédés du XIXe siècle pour relater le monde d'aujourd'hui. Et depuis son premier roman Demi-sommeil, il fait de sa réflexion formelle un work in progress. Comme il fallait être un homme de gauche pour écrire Ulysse - car narrer le récit d'un Juif en 1904 à Dublin, c'est aussi, pour Joyce, se placer du côté des faibles face à la barbarie moderne -, il faut être Éric Reinhardt pour oser, après un roman aussi fou et lyrique que Cendrillon, raconter une passion entre un maître d'oeuvre sur le chantier de la plus haute tour de France et la directrice des ressources humaines d'une multinationale surcotée sur le marché. Ajoutons qu'il s'agit d'un adultère et tout est là pour conjuguer sur le mode érotique la lutte des classes version XXIe siècle.


Victoria est une femme comme tout homme se la projette dans ce temps précieux qu'il consacre chaque jour à ses rêveries érotiques : poitrine généreuse, pieds cambrés juchés sur des talons de quinze centimètres (Reinhardt est fétichiste), goût immodéré du sexe, absence totale de remords. Sa bestialité fait d'elle une créature entre le faune et la méduse, qui organiserait son existence autour du plaisir de son corps. Elle n'a pourtant rien d'une dilettante, son poste à haute responsabilité lui confère une virilité sociale, une toute-puissance qu'elle exerce avant tout sur son agenda puisqu'elle semble, tout au long du roman, tenir le sablier du récit. Elle épouse la vitesse de notre époque, rien ne semble peser sur cette femme qui peut, en une journée, faire l'aller-retour entre Londres et Paris afin de passer une heure dans les bras de son amant français, avant de retrouver ses enfants, tout en étant capable, en quelques semaines, de négocier la fermeture d'une dizaine d'usines pour satisfaire le pôle financier de son groupe. Sa vie, dit-elle, est dominée par la « spirale du jeu », si semblable à celle du désir lorsqu'il n'est retenu par aucune entrave morale ou sentimentale. Elle s'offre au narrateur, David, avec la légèreté d'une amorale jouisseuse et, très vite, réserve des chambres dans des palaces londoniens et parisiens pour organiser leurs furieux ébats. À côté d'elle, David semble rongé par un sens du devoir hérité de Mathusalem. Il a la lourde démarche du rescapé de la civilisation judéo-chrétienne, déjouant sans cesse ses remords pesants d'homme marié et de père de famille. Auprès de Victoria, il devrait jouir mais n'y parvient jamais. Et là réside peut-être le secret de David, là apparaît la réelle fracture entre lui et Victoria. David est un peine-à-jouir, médiocre, limité, et pourtant, il sera paradoxalement le plus libre du couple. Pourquoi l'homme de gauche ne parvient-il pas à jouir sur ordre de l'ultralibérale Victoria, reine de tous les fantasmes ? Simplement car le désir n'obéit à aucune loi. À l'instar d'un romancier qui mène son récit où il le souhaite, l'amant peut à tout instant recouvrer sa liberté.


Et là, au coeur de la formidable architecture de son roman, Reinhardt met en scène l'ultime résistance de l'individu à l'ultralibéralisme. Au coeur de cette société du spectacle, dont Reinhardt avait minutieusement décrit l'indécence dans Cendrillon, l'homme ne parvient pas à soumettre son plaisir au diktat du divertissement. La non-jouissance du narrateur, l'anorgasmie pour les spécialistes, est un somptueux refus politique et artistique. David révèle là sa liberté, il ne jouit pas dans la pornographie qui stimule, jusqu'à saturation, la mécanique de son désir. Nous ne sommes pas des automates, suggère Reinhardt, mais de suprêmes individus. Et pour ces hommes-là, apparemment mis sur la touche par la vitesse du monde contemporain, l'avenir reste possible au XXIe siècle, car, comme l'écrivait Heidegger, cité par Guy Debord en ouverture de son poignant Panégyrique : « Pour l'homme qui vit réellement, il y a toujours du temps. »

Sur les pas de Debord, mais en romancier apaisé, Reinhardt propose un portrait lucide de l'homme de gauche. Sous l'apparence d'un être désillusionné, parfois médiocre, incapable de faire corps avec la mondialisation, il recèle un bien supérieur : cette lourde conscience d'une communauté des hommes qui vaudrait plus que toutes les transactions, cette inaliénable idée de l'humain rétif à la marchandisation. Reinhardt fait vivre un homme d'hier qui, s'il ne cède pas à la corruption, pourrait aussi devenir un homme de demain. Peut-être, finalement, n'est-il pas si triste, cet écrivain de gauche qui nous reçoit chez lui, un jour d'été, aux abords de la gare du Nord, place Franz-Liszt. Par la douceur de ses yeux bleus, il nous rappelle même qu'avant d'être le chroniqueur de notre époque confuse, il fut un fragile jeune homme, un idéaliste, en un mot, un romantique. 



Le grand entretien n'est pas diponible en ligne.

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