Edouard Louis "écrire, c'est lutter contre les racismes"

Avec Histoire de la violence, Edouard Louis signe un roman puissamment social sur un drame intime. Avec ce deuxième roman, l'écrivain transforme le coup d'essai en coup de maître.
Par Oriane Jeancourt Galignani

edouard louisElégant, il l'est, comme un de ces jeunes hommes qui peuplent La Recherche du temps perdu . Son léger accent du Nord ne se remarque que si l'on sait d'où il vient. Il pourrait être l'un de ces Parisiens du début du siècle passé, délaissant les jeux des ChampsÉlysées pour les salons des puissants. Impeccable rôle joué par un virtuose de la réinvention de soi. Cette métamorphose, En finir avec Eddy Bellegueule  nous la racontait ; Eddy, né il y a vingttrois ans à Abbeville, dans le Lumpenproletariat,  comme il aime à désigner d'un terme marxiste son milieu d'ouvriers au chômage, malmené dès la petite enfance, traité de « gonzesse », a rompu avec son passé à l'adolescence, en rejoignant l'internat du lycée d'Amiens, puis l'École normale supérieure. Il y devient Édouard Louis, intellectuel bourdieusien et romancier prodige. Ce jour de décembre où il vient nous voir à Transfuge , Louis ne reprend pas un instant ses tournures d'Abbeville au cours de notre d'entretien. Dès qu'il se met à parler, il révèle une puissance d'analyse, une conviction intellectuelle imparables. Un intellect qui étrangement ne le vieillit pas. Il y a deux ans, l'immense succès d'En finir avec Eddy Bellegueule,  c'était aussi le surgissement de sa jeunesse, comme la possibilité d'une fuite, d'un sort jeté à l'immobilisme social, une fable française qui ne serait ni footballistique, ni hollywoodienne, un être qui se met soudain en mouvement dans un pays où tout est dit figé, ankylosé. À vingt et un ans, Édouard Louis avait signé un excellent roman, et donné espoir à toute une population. Sans doute est-ce parce qu'il est si doué dans le dédoublement qu'Édouard Louis réussit une nouvelle fois à se transformer en personnage dans ce deuxième roman, Histoire de la violence. Il y raconte ce qu'il a subi le soir de Noël 2012. Le jeune homme invite un inconnu chez lui, Reda, ils font l'amour. Reda lui vole son téléphone portable, Édouard s'en aperçoit, le réclame, Reda tente de le tuer, le viole. Quelques heures verront les deux jeunes hommes face à face dans ce petit appartement de République, quelques heures Reda se racontera à Édouard. Dans le même récit, une voix s'intercale entre celles des deux hommes : Clara, la soeur d'Édouard, se réapproprie le drame de son frère, l'amplifie, le nourrit de leur histoire commune, de ses mots, de son racisme aussi contre « l'Arabe » et de ses reproches contre Édouard qui « fait des manières ». Mais Clara, c'est autre chose, c'est aussi une tendresse : celle d'Édouard pour la soeur laissée derrière lui et qui lui renvoie le reproche lancinant de sa vie, la trahison de classes. C'est là le noeud de ce roman : Édouard est devenu un barbare pour sa soeur – ils ne parlent plus la même langue – et un étranger pour celui avec qui il partage pourtant l'origine populaire, Reda. Histoire de la violence  nous livre donc, au-delà de sa puissante réflexion sur l'humiliation, et la violence qui en jaillit, un portrait de l'écrivain hors classe, affranchi. Il se déclare d'ailleurs plus juste descendant de Proust que de son propre père.

Cette position a pu en rendre certains enragés. Je me souviens de cette assemblée d'étudiants de son âge qui me disaient qu'Édouard Louis « n'avait pas à nous faire pleurer, puisqu'il était différent », un « génie », avaient-ils ajouté avec un air semi-dégoûté. Je ne sais s'il s'agit d'un génie qui est assis cet après-midi dans notre rédaction de Transfuge  (d'ailleurs à quoi reconnaît-on le génie ? À la force de travail ? La précocité, contrainte par la vie ? La maturité de ceux qui doivent se débrouiller seul ? Dans ce cas-là, oui, Louis est de ceux-là), mais un écrivain d'une précision et d'une lucidité rares. Nous parlons près de deux heures. Pour les mots importants, il répète deux fois, « je voulais écrire une histoire d'amour, une histoire d'amour ». Avec le phrasé d'un acteur de Rohmer. Il choisit des termes éminemment politiques, marqués par Foucault, Bourdieu, Eribon. Il s'adoucit lorsqu'il évoque Faulkner, à qui il emprunte le goût du tragique. Oui, la tragédie d'un jeune homme singulier.

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