Deborah Eisenberg

Un écrivain new-yorkais en colère
Par Oriane Jeancourt Galignani

Peu connue en France, Deborah Eisenberg est pourtant l'une des plus grandes nouvellistes des Etats-Unis, où son oeuvre a été de nombreuses fois récompensée. "Le crépuscule des superhéros", son dernier recueil de nouvelles, offre une vision inédite de l'Amérique de l'après 11 septembre. "Transfuge" a rencontré cet écrivain engagé, critique vis-à-vis de son pays et à découvert une femme affranchie et lucide.



Que se trame-t-il dans les oubliettes de la vie ?  Deux tours s'écroulent sous les yeux de milliards d'impuissants, Deborah Eisenberg tourne sa plume vers quelques étudiants en recherche d'appartement, un critique endeuillé, un couple homosexuel, une femme adultère... « Sur l'écran, le colosse brisé, en flammes, crachait une averse de petits points noirs », telle sera la simple et unique phrase pour raconter l'évènement 11 septembre. Choisissant l'anti-tragique comme mot d'ordre, la nouvelliste américaine déteste le bruit grandiloquent de la littérature et les trompettes triomphantes du romanesque, Wagner et Norman Mailer, les romans de huit cents pages enserrés dans leurs formes comme les familles empêtrées dans leurs conventions. Une arrière-fond du décor où tout se joue, une écriture où les didascalies, comme chez Beckett, disent l'essentiel : «  chaise renversée, héros mort », des silences entre un homme et une femme, parfois synonymes de tant de douleurs et de trahisons, tel est le style Eisenberg. 

 Considérée aux Etats-Unis comme un des plus importants auteurs de nouvelles contemporains, à l'égal de Raymond Carver ou d'Iris Murdoch, Deborah Eisenberg mérite une attention toute particulière.  Or, impossible de saisir l'un de ses profils sans qu'il s'estompe pour faire apparaître un nouveau visage de l'auteur : femme élégante installée dans un loft  au coeur du très branché quartier de Chelsea à New York, proche de Noam Chomsky, grande admiratrice de Susan Sontag, refusant toute étiquette politique et anti-intellectuelle. La seule revendication qu'elle tolère serait « la liberté avant tout ». Il est vrai qu'on étouffe souvent au début des nouvelles d'Eisenberg,  ses personnages sont émoussés, attiédis, « suspendus au coeur d'une splendeur temporaire », puis, soudainement, ils se sauvent de la crispation intime ou historique dans laquelle ils sont prises. Ainsi, dans la dernière nouvelle, la plus courte, une femme trouve un interstice à la prison de sa vie, entre un mari muet et un fils pratiquant une logorrhée agressive, dans une lumineuse aventure avec un inconnu. Or, l'essentiel n'est pas là, puisqu'on apprend, entre les lignes, que si ce jeune garçon déteste autant ses parents, c'est parce qu'ils l'ont, malgré eux, confronté à l'expérience d'un attentat terroriste. Quand le fracas du monde vient briser une existence... « Personne n'est responsable de l'essentiel » écrit Deborah Eisenberg d'entrée de jeu. Non, personne n'a de prise sur le monde dans lequel il évolue, pourtant l'auteur n'hésite pas à en dénoncer les failles et les imperfections jusqu'à en devenir un « écrivain engagé ». Telle est l'autre facette de Deborah Eisenberg, une femme scandalisée : à l'origine de chacune de ses nouvelles, une injustice, celle que peut ressentir un homme à la perte de sa femme ou  un fils au sein de sa propre famille. Tout est politique, nous dit-elle en substance au cours de cette interview. Fini ce « siècle baroque, curieusement futuriste », que fut le XXe siècle et qu'apparemment personne ne regrettera.  Le XXIe naît dans un crépuscule illuminant la splendeur perdue de chevaliers en croisade contre l'axe du mal.

Dernier visage du Janus Eisenberg, l'Américaine qui appelle ses concitoyens à assumer leurs responsabilités : «  Tandis qu'ils se prélassaient dans leur soleil exclusif, qu'était-il arrivé à la planète ? ». Elle formule peut-être la question que se sont posés tant d'Américains, le 12 septembre 2001 au matin, enterrant leurs victimes comme leurs illusions sur la toute-puissance américaine.

 A la lecture du Crépuscule des superhéros, un européen pourrait se dire que finalement, non, nous ne sommes pas tous américains, cette blessure inscrite au coeur de chaque citoyen américain, le traumatisme identitaire provoqué par cette attaque, nous ne l'avions peut-être pas compris dans cette dimension. Or,  cette distance qui nous sépare de cette conscience américaine inconnue, ajoute à la mystérieuse beauté des nouvelles de Deborah Eisenberg.





Le grand entretien n'est pas disponible en ligne.

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