Daniel Mendelsohn

Par Damien Aubel

Daniel Mendelsohn, auteur du chef-d'oeuvre Les Disparus, prix Médicis étranger en 2007, dévoile son activité de critique dans Si beau, si fragile. Ce recueil d'articles publiés dans la New York Review of books et le New Yorker est son troisième livre traduit en français. Une oeuvre érudite, précise, claire, qui redonne ses lettres de noblesse à la critique. Transfuge a interviewé ce chef de file de la nouvelle génération d'écrivains américains pour un entretien exclusif.





Critique:
Si beau, si fragile est un choc. D'abord parce que ce recueil de critiques écrites pour la presse américaine témoigne du style éblouissant de rigueur de l'auteur des Disparus. Et surtout parce que Daniel Mendelsohn pratique la critique comme un art de la collision. Cinéma (Quentin Tarantino, Sofia Coppola) et littérature (Michael Cunningham, Truman Capote), blockbusters (Avatar, Troie) et chefs-d'oeuvre intemporels (Henry James, Hérodote) : Si beau, si fragile fait s'entrechoquer toutes les passions d'un intellectuel américain du XXIe siècle nourri d'Antiquité classique.





La Bruyère rappelle dans une formule célèbre la critique à un peu d'humilité : celle-ci «souvent n'est pas une science ; c'est un métier». Daniel Mendelsohn prouve qu'elle peut être plus : une part étroite de ce qui constitue un écrivain. Déjà Les Disparus, cette prodigieuse enquête aux accents d'odyssée sur l'Holocauste, était entrecoupé de méditations sur la Genèse et ses commentateurs. Comme si l'activité critique était indispensable à l'élucidation du passé familial et à la découverte de soi.

Si beau, si fragile confirme que pour Daniel Mendelsohn, la critique et la vie sont liées étroitement, au point que l'une n'est que le reflet de l'autre. Ce recueil d'articles publiés dans la presse américaine (New York Review of Books, New Yorker...), qui va de Tennessee Williams à Avatar, et passe par Quentin Tarantino, Hérodote ou Henry James, s'offre comme la cartographie d'un paysage culturel ignorant la monotonie. On y retrouve une alliance de limpidité et d'exigence de la pensée qui sont la marque de fabrique du style Mendelsohn - mais, avant tout, on y trouve un homme. Si beau, si fragile raconte une histoire intellectuelle et affective, celle d'un honnête homme américain du XXIe siècle.

On y retrouve l'érudit, spécialiste de lettres classiques, qui se délecte de Thucydide et d'Hérodote, chez qui il voit du Tolstoï. On y retrouve également le fou de cinéma, autant à l'aise pour célébrer Le Magicien d'Oz que pour détruire le Troie de Petersen. Sans oublier, dans l'article sur Almodovar par exemple, un Daniel Mendelsohn plus intime, celui qui explorait son identité gay dans L'Étreinte fugitive. Mais surtout, on découvre un homme fasciné et angoissé par le temps. Car la critique, pour Daniel Mendelsohn, au-delà de toutes les considérations esthétiques, est d'abord une confrontation avec le temps. Les textes de Si beau, si fragile ne sont pas anesthésiés. Au contraire : tout est fluide, tout évolue, à commencer par le goût de l'auteur. Il avoue son propre «retournement» à propos du Volver d'Almodovar, qui l'avait «laissé relativement froid» la première fois. Le goût est une réalité mouvante et Daniel Mendelsohn en est d'autant plus conscient qu'il est attentif aux réactions du public. Une mise en scène de La Ménagerie de verre est ainsi l'occasion de s'interroger sur le «public moderne», devenu insensible à des émotions «trop subtiles».

La critique est donc un art du temps qui passe. Elle doit composer avec les réalités changeantes du goût. Mais ce temps n'est pas seulement celui des hommes, il est également celui des oeuvres. Chaque livre, chaque film, est l'occasion d'une flânerie dans une prodigieuse bibliothèque imaginaire et dans une filmothèque personnelle de l'auteur. Il capte des échos du Magicien d'Oz dans le blockbuster de James Cameron, Avatar. Il suit les méandres de la filiation des Heures, le film de Stephen Daldry, tiré du roman de Michael Cunningham, lui-même une rêverie littéraire autour de Mrs Dalloway.

Mais on a beau invoquer les oeuvres du passé avec ferveur, le temps n'est pas toujours docile et il sait aussi se montrer cruel. Le titre du livre l'indique sans détour : même la beauté est périssable. Et il flotte dans les pages même les plus joyeuses comme un parfum de mélancolie. Ici, on évoque «le vaste catalogue d'oeuvres littéraires disparues de la Grèce antique» ; là, c'est «l'héritage culturel du théâtre occidental» qui en serait à son stade terminal. Et quand le temps ne fait pas oeuvre de destruction, il sait tendre des pièges insidieux. Le cas qui émeut le plus à cet égard est celui de Truman Capote, prisonnier d'une enfance éternelle qu'il n'a jamais pu surmonter.

Dès lors, l'ensemble des articles du livre est porté par un effort fervent pour faire échec au temps. Une tentative qui passe d'abord par une foi inébranlable dans les «classiques» : d'Aristote à Hérodote, Daniel Mendelsohn ne cesse de multiplier les exemples d'oeuvres qui résistent victorieusement au temps. Et c'est l'activité critique elle-même qui devient une forme de résistance. Évoquant sa relecture des Perses d'Eschyle à la suite du 11 septembre, Daniel Mendelsohn prend conscience de «l'élément le plus remarquable» de la pièce, qu'il n'avait jamais perçu jusque-là : la transformation «d'un élément brut et chaotique d'histoire vécue en un thème plus ambitieux, un thème qui éveille une résonance universelle». On a là le rôle d'une lecture critique : détecter dans une oeuvre ce qui «transcende les circonstances particulières de l'histoire qu'elle prétend relater». Ce qui échappe au temps.

Si beau, si fragile redonne à la critique sa noblesse : loin d'être une écume négligeable à la surface de la culture (ce qu'elle est trop devenue en France), elle est le théâtre d'une confrontation avec le temps. Celui du goût qui se métamorphose, celui de l'histoire des oeuvres et, enfin, ce temps qui est celui de l'oubli voire de la disparition - à moins que l'oeil du critique ne vienne raviver la part intemporelle d'un livre ou d'un film. En exergue de la première partie des Disparus, Mendelsohn citait Proust. Si beau, si fragile est aussi une recherche du temps perdu - une quête de l'éternité.



Le grand entrtien n'est pas disponible en ligne.

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