« Daniel Day-Lewis est un bel homme et j'aime le voir bien habillé »

Rencontre cousue main avec le master Paul Thomas Anderson à l'occasion de la sortie de Phantom Thread, une histoire d'amour entre un couturier tyrannique et sa muse.
Par Jean-Paul Chaillet

paul thomas andersonDepuis Boogie nights en 1997, il s'est imposé avec une série de films à contre-courant des modes hollywoodiennes tels que Magnolia, Punch-Drunk Love, The Master, Inherent Vice. A presque quarante-huit ans, Paul Thomas Anderson continue un parcours atypique. Pour preuve son dernier opus, Phantom Thread, une envoûtante love story quasi hitchcockienne, dans le monde chic de la haute couture londonienne des fifties, où il offre un rôle sur mesure à Daniel Day-Lewis, dix ans après There Will Be Blood. Celui d'un être dominant et maniaque, qui souhaite tout maîtriser. Un personnage avec lequel Anderson avoue partager quelques traits comme l'obsession pour le travail. Une photo du grand couturier Cristobal Balenciaga aperçue dans un hall d'aéroport lors d'un voyage en Inde l'avait intrigué et déclenché l'envie d'en savoir plus sur lui. Et ainsi de se plonger dans les années cinquante et l'univers de la mode de cette période considérée pour beaucoup comme un âge d'or. Une première pour ce Californien pure souche. 

Ses interviews sont rares mais il refuse l'étiquette d'ermite dont on l'a parfois affublé. En ce jour de novembre à Los Angeles, il se montre disponible et chaleureux. Look décontracté en costume sombre sur une chemise blanche au col mal ajusté, les cheveux grisonnants en bataille, le regard limpide très bleu, il dégage un charme contagieux. 

Comment est né ce projet ? 

Après notre premier film, Daniel et moi sommes restés amis et, au fil des années, nous avons souvent évoqué l'envie commune de retravailler ensemble un jour tant cela s'était bien passé. Alors j'ai cherché à lui écrire quelque chose susceptible de l'intéresser, pas forcément un rôle amusant, mais qui reflète certains des traits de sa personnalité que je connais bien. C'est un bel homme et j'aime le voir bien habillé. Et dans ses derniers films, cette beauté n'était pas vraiment mise en valeur. On l'a vu dans pas mal de rôles où il était plutôt dépenaillé, sale ou méconnaissable. Je voulais utiliser et faire ressortir à l'écran sa distinction innée et son côté très gentleman. En discutant, l'idée nous est venue de raconter l'histoire d'un homme et d'une femme à travers leurs relations amoureuses. Au départ c'était assez vague. Puis est venue la notion de dépendance dans le couple. Très vite, il est devenu clair que ce que nous écrivions nous plaisait bien et qu'il était impossible d'arrêter...

Vous dites « nous », vous avez donc écrit à quatre mains avec lui ?

Le postulat de départ vient de moi. En fait après avoir écrit dix à quinze pages, je les montrais à Daniel qui faisait alors ses suggestions. Et comme je parle l'américain, il était important d'avoir son avis pour donner une tournure authentiquement British qui sonnerait plus juste.

L'écriture est un processus facile pour vous ?

J'ai la chance de ne jamais avoir connu ce qu'on appelle l'angoisse de la page blanche. Je sais que c'est un problème pour certains mais pour moi ce serait en fait le souci inverse. Dans le sens où il m'arrive souvent d'être tellement excité et emballé par une idée que je me laisse emporter, courant parfois le risque de m'éloigner du sujet initial. Par exemple dans le cas de Phantom Thread, c'était un avantage d'avoir un collaborateur tel que Daniel pour m'aider à rectifier le tir et ne pas dévier de notre idée initiale. 

Comment s'est imposée l'idée de faire de Reynolds Woodcock, le personnage qu'incarne Daniel, un grand couturier ? 

Il fallait que l'homme soit un créatif. Il aurait pu être écrivain, peintre ou sculpteur. Il y a quelque chose de luxueusement décadent dans ce monde de la haute couture qui nous permettait de créer un environnement somptueux et d'en mettre plein la vue aux spectateurs en nous inspirant un peu de l'élégance et du raffinement des photographies de mode de Norman Parkinson et Irving Penn. Ce raffinement et cette élégance les aident à mieux supporter la cruauté des uns et des autres, l'âpreté de leurs rapports. L'une des obsessions de Daniel est de travailler de ses mains. Il a appris autrefois le métier de bottier. C'est aussi un excellent peintre. Et qu'il l'admette ou non, il s'intéresse de très près aux vêtements. Je crois qu'il y a en lui un designer qui s'ignore. Autant d'éléments pouvant le stimuler dans son approche du personnage.

Comment s'est-il préparé au rôle sachant la légendaire méticulosité avec laquelle il aborde chaque projet ?

Il est incroyablement rigoureux et exhaustif dans le travail de recherches en amont. Une vraie préparation d'athlète. Pour commencer, il est allé travailler comme apprenti auprès de Marc Happel, le costumier du New York City Ballet pendant près de deux ans ! Il a notamment participé à la création des costumes de certains spectacles. L'une des premières tâches imposées a été de lui faire coudre non pas une mais cent boutonnières, ce qui est extrêmement difficile. Et il a aussi confectionné de toutes pièces une robe pour son épouse Rebecca, d'après un modèle vintage de Balenciaga inspiré d'un uniforme d'écolière. Ça lui a pris six mois et le résultat était remarquable. Il m'a sidéré. Surtout lorsqu'on sait que dans les ateliers de haute couture, un apprentissage peut nécessiter dix, voire vingt ans...

Quels grands couturiers vous ont servi d'inspiration ?

Cristobal Balenciaga pour commencer. Il a été l'un des plus grands. Un visionnaire incomparable. D'autres grands créateurs de mode avaient des goûts exquis et un sens du style, mais c'était souvent leurs équipes de quatre cents personnes qui assuraient en coulisses tout le travail de création d'après leurs croquis. Par sa formation de tailleur, Balenciaga était capable de confectionner un vêtement à la perfection de A à Z et d'en remontrer à n'importe laquelle de ses couturières. Il y a quelque chose de magique dans cette habileté artistique qui nous a fascinés. Même si au bout du compte Reynolds ne lui ressemble pas. Car de fil en aiguille, nous avons été amenés à découvrir ces grands noms de la haute couture anglaise à l'apogée de leur gloire dans les années cinquante tels que Norman Hartnell, Hardy Amies, Victor Stiebel notamment, et certaines de leurs caractéristiques nous ont bien influencés.

Daniel s'est-il impliqué dans la sélection des vêtements qu'il porte dans le film ?

Oui. En fait il avait à sa disposition une garde-robe complète et chaque jour nous décidions de ce qu'il allait porter. Il faisait son choix et nous le présentait en demandant si cela conviendrait. Donc chaque matin, nous organisions un mini défilé de ses tenues. Daniel a un grand sens du style. Quand j'étais trop occupé sur le plateau je lui disais simplement : « Surprends-moi ! » Il a déniché quelques-uns de ses vêtements et d'autres ont été faits sur mesure pour lui. 

Reynolds est un homme pour le moins complexe...

Le moins qu'on puisse dire est qu'il n'est pas facile à vivre et à supporter vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Célibataire endurci, narcissique, il a ses habitudes et ses manies à la fois fascinantes et exaspérantes. Des comportements d'enfant gâté avec un côté très antipathique. Il se montre souvent cruel avec ses proches auxquels il impose des règles sévères très strictes. Il a l'habitude d'être obéi. C'est la manière dont il fonctionne aussi avec les femmes qui l'entourent, sa soeur Cyril incarnée par Lesley Manville, en charge de leur maison de couture et Alma qui est d'abord sa muse, puis sa maîtresse. Très vite insatisfaite, déboussolée par ses humeurs changeantes, elle se rebelle et tente de le manipuler. Ce qui rend leur relation souvent toxique car elle voudrait un équilibre dans leur couple, être traitée en égale. Elle se rend vite compte qu'elle n'a aucune prise sur lui, qu'elle est incapable de percer sa carapace pour qu'il lui révèle sa vraie nature.

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